ALI MECILI ET L’INSURRECTION DES CONSCIENCES.

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 » En chacun de nous, il y a comme une ascèse, une partie dirigée contre nous-mêmes. Nous sommes des déserts, mais peuplés de tribus, de faunes et de flores. (…) Et toutes ces peuplades, toutes ces foules, n’empêchent pas le désert, qui est notre ascèse même, au contraire elles l’habitent, elles passent par lui, sur lui. (…) Le désert, l’expérimentation sur soi-même, est notre seule identité, notre chance unique pour toutes les combinaisons qui nous habitent. »
Gilles Deleuze

Sous le ciel artificiel d’une globalisation destructrice de toute forme de souveraineté, il devient de plus en plus difficile de faire face à la dictature des consciences affectives, des réalités faites sur mesure, des scénarios cousus d’un fil blanc maculé de sang.

Au désordre mental de notre temps, il est important d’opposer un attachement individuel viscéral au devoir de lucidité, de laisser cet attachement agir sur son être, le libérer du joug d’une « pensée jetable » politiquement programmée et médiatiquement promue au point de destituer la raison humaine.

La nuit de l’irrationnel qu’entretiennent les tenants du Nouvel Ordre Mondial n’a pas pour vocation d’offrir à l’horizon le sourire d’un jour humain à naître.

Cependant, au plus sombre de cette nuit, la lucidité montre la voie à suivre pour retrouver le récit de sa propre histoire, de celle des siens, de celle d’une humanité mise en demeure de se renier, lui rendre sa mémoire, lui offrir de nouveaux rêves, de nouveaux mots, un langage renouvelé, subversif, instructif et constructif.

Pour éviter de disparaître dans l’obscurité d’une géopolitique de sang et de feu, le présent de l’être algérien a besoin de retrouver l’histoire de son passé, les meilleurs parmi ses faiseurs et ses interprètes pour donner un sens nouveau à l’excellence algérienne.

Il y a 30 ans, le 22 mars 1987, quelques jours seulement avant son assassinat, « le porte-parole de l’opposition algérienne », Ali Mécili, exposait, devant une assemblée de cadres du MDA, la perspective historique dans laquelle s’inscrivait le combat politique à mener pour offrir à l’Algérie les moyens de se construire en un Etat représentatif de la légitimité populaire dans l’exercice du pouvoir.

Dans cette perspective, il a rappelé une vérité nationale qu’il est du devoir du peuple algérien de rendre constante :

« …l’histoire de la nation algérienne, personne ne pourra la falsifier indéfiniment par des opérations de police ».

A l’époque, ce rappel était important, car, comme l’expliquait Ali Mécili : « …on s’est aperçu que maintenant la seule écriture de l’histoire était une écriture officielle et pour reprendre un mot de Ait Ahmed: “On a considéré que la police et le parti avaient fait une véritable descente sur l’histoire puisque eux seuls étaient maintenant autorisés à dire l’histoire de notre pays.”

D’une lucidité aussi subversive, cette lecture ne pouvait que battre en brèche le récit mytho-idéologique de l’histoire nationale récente.

Nu devant le miroir de son illégitimité, le pouvoir algérien ne pouvait laisser un tel discours préparer les conditions d’une insurrection des consciences.

Fin analyste de l’échiquier géopolitique de l’époque, Ali Mécili portait un regard critique sur  » l’ambiguïté du rôle de l’Algérie vis-à-vis des mouvements terroristes »(voir wikipedia). Selon ce que Hocine Aît-Ahmed a écrit dans son livre « L’affaire Mécili », le 26 mars 1987, il a eu le courage patriotique du juste de déclarer sur FR3 :
« Quand on est terroriste à l’égard de son peuple, il n’y a qu’un pas à franchir pour l’être aussi sur le plan international »

A peine une douzaine de jours après cette déclaration, Ali Mécili est assassiné par un proxénète à la solde de la Sécurité Militaire algérienne sur le sol français.

Depuis ce jour funeste du 7 avril 1987, des fleuves de sang ont coulé en Algérie. Les raisons d’Etat d’hier qui ont permis son assassinat ont laissé les raisons sécuritaires d’Etat d’aujourd’hui agir pour imposer un non-lieu sur cette affaire à nos mémoires.

Or, le silence imposé sur les crimes d’hier fait le lit de la violence d’aujourd’hui.

LIBÉRER LA PAROLE POPULAIRE

L’histoire n’est pas une litanie. Elle vit des événements qui l’écrivent, de ceux qui font ces événements et des lectures les plus profondes, les plus cohérentes qui en sont faites.

Ali Mécili portait en lui l’espoir de rassembler les forces politiques de l’opposition algérienne pour libérer la parole populaire et offrir au peuple algérien les moyens politico-médiatiques d’accéder à la citoyenneté politique.

Pour lui, la militance ne pouvait en aucun cas être réduite à l’appartenance partisane. Elle devait, au contraire, faire en sorte que les mouvements politiques ( à l’époque, il s’agissait du FFS dirigé par Hocine Aït-Ahmed et du MDA d’Ahmed Ben Bella) fournissent aux algériens les instruments de combat pacifique pour la réhabilitation du politique.

En ce sens, Ali Mécili symbolisait tout ce qui était opposé au système du « premier collège » et du « deuxième collège » que le régime de la clanocratie du crime et de l’argent sale a hérité de l’ordre colonial.

Après avoir défendu des militants du MDA menacés d’expulsion de la France vers l’Algérie, il a été l’artisan du rapprochement entre Hocine Aït-Ahlmed et Ahmed Ben Bella. Un rapprochement ayant donné naissance à la « Proclamation pour l’instauration de la démocratie en Algérie » signée par les deux leaders à Londres, en 1985.

 » Cette proclamation de Londres n’est rien d’ autre qu’un appel pathétique à la démocratisation des institutions en Algérie. Cela veut dire tout simplement que nous disons qu’il n’y a pas d’autre alternative que l’alternative démocratique, que seule l’action conjuguée des mouvements politiques et des masses algériennes pourra pousser les pouvoirs en place soit à se transformer, et ce serait la meilleure des solutions bien que nous n’y croyions guère, soit à laisser la place finalement à la parole populaire, à la possibilité pour le peuple algérien d’élire librement ses représentants à une assemblée nationale constituante qui elle seule à le droit, qui elle seule pourra définir en toute liberté et dans le pluralisme politique retrouvé, les voies et moyens d’édifier dans notre pays une authentique démocratie décentralisatrice. » expliquait Ali Mécili, à ce propos, aux cadres du MDA.

Construire en chaque algérien une entité citoyenne plurielle, culturellement diversifiée, humainement épanouie et politiquement porteuse de l’espoir de faire de l’Afrique du Nord un espace citoyen inscrit dans un espace méditerranéen des peuples était l’idéal porté par le combat d’Ali Mécili.

Cette figure humaine de l’excellence algérienne a été assassinée pour avoir traduit en un combat pacifique sans relâche son amour inconditionnel de l’Algérie du peuple.

Il se savait menacé. Il savait que le couperet des raisons d’Etat n’allait pas le louper au moindre pas franchissant le rubican. Seulement, il avait fait le choix de la dignité et de l’honneur, celui des grands de l’histoire à celui de la servitude et du reniement.

D’une plume de combattante pour la vérité sur son assassinat, son épouse Annie Mécili raconte dans un article intitulé  » Ali Mécili, mort pour avoir aimé l’Algérie », paru le 14 juin 2015 à Libération :

« Bien avant son assassinat, il écrivait ces lignes incroyablement prémonitoires dictées sans doute par la conscience qu’il risquait, un jour, de payer cher ses dénonciations du régime militaire d’Alger :«J’aurais pu mourir hier sous les balles des soldats de la colonisation, je meurs aujourd’hui sous des balles algériennes dans un pays que l’ironie de l’histoire a voulu que je connaisse après l’avoir combattu les armes à la main. Je meurs sous des balles algériennes pour avoir aimé l’Algérie.» C’était un temps, il est vrai, où rares étaient ceux qui osaient mettre en cause Alger haut et fort. Avec Hocine Aït-Ahmed, Ali Mécili combattait alors inlassablement pour la démocratie et le respect des droits de l’homme en Algérie. »

Les balles qui ont ôté la vie à Ali Mécili n’ont pas réussi à tuer ce qu’il continue à symboliser pour tous les démocrates impénitents en Algérie et en France.

Aujourd’hui, le non-lieu que les raisons sécuritaires d’Etat cherchent à imposer pour étouffer l’affaire de son assassinat ne peuvent en aucun cas avoir raison du combat pour faire la lumière sur cette affaire.

Tous les enfants sincères de son combat ne peuvent que le confirmer : le souvenir de l’irremplaçable Ali Mécili est une source d’inspiration intarissable. Cette source rappelle les moyens qu’offre la mobilisation des richesses populaires  et les perspectives qu’elle ouvre à une insurrection des consciences salvatrice pour l’Algérie. Une insurrection à même de participer au triomphe de la paix en Afrique du Nord et dans l’espace méditerranéen.

Az.O.

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