ARKOUN ET « L’IMPENSÉ »

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Notre époque régressive a de plus en plus besoin de la pensée et de la flamme de Mohammed Arkoun ». Edgar Morin.

En ces temps de ce que le Pr Mohammed Arkoun qualifiait de « désordre sémantique », consacrant le triomphe de « la pensée jetable », il n’est pas facile de traîter d’une pensée aussi féconde, aussi diverse, aussi plurielle que la pensée arkouniènne.

Seulement, cette difficulté ne dispense pas les consciences de notre temps du devoir d’étudier l’oeuvre du fondateur de l’islamologie appliquée et théoricien de l’impensé dans la pensée islamique.

C’est ce devoir que son ami, le Pr Edgar Morin, sociologue et philosophe, a rappelé lors de l’un des « Jeudis de l’IMA (Institut du Monde Arabe) », organisé le 2 février 2017, en partenariat avec la Fondation Mohammed Arkoun, sous le thème « Lire le Coran avec Mohammed Arkoun ».

Lors de son intervention, le Pr Edgar Morin a mis l’accent sur la pertinence de la vision du Pr Arkoun, préconisant de soumettre « le message religieux initial » au strict examen « rationnel », « historique »,  » anthropologique » et « linguistique ».

« Ce tour des religions par la raison » est, pour Edgar Morin, » un voyage » qui ramène au point de départ. Celui de « la parole sacrée ». Une parole reçue par « le prophète qui la traduit ( à son tour) en parole(s) ».

Ainsi, renchérit le sociologue, « pendant très longtemps, la croyance (et) la foi (sont) transmise(s) par la parole avec tous les risques de déformation de (celle-ci) »

Le théoricien de la pensée complexe a, également, tenu à saluer en son ami, l' »homme courageux » dont l’oeuvre est « nécessaire » pour faire face « aux deux obscurantismes, (celui) de l’intérieur et celui de l’extérieur. » En ce sens, il a rappelé l’impératif de répondre favorablement à l’appel du Pr Arkoun  » de penser la religion, notre religion, les religions ».

Instructif et constructif, le débat de cette rencontre sur le Pr Arkoun a été conduit par François L’Yvonnet, professeur de philosophie et éditeur. Ouvert par Mme Touria Yacoubi Arkoun, il a été animé par Jean Moutappa, éditeur et écrivain, Pierre Lory, directeur d’études à la section des sciences religieuses de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, chaire de mystique musulmane, Mehdi Azaiez, maître de conférence en islamologie et membre de l' »Unité de recherche des études bibliques » et Naila Sellini, professeur à l’université de Sousse et consultante auprès du PNUD.

AU SUJET DES TERRITOIRES DE L’IMPENSÉ :

« Les deux obscurantismes » évoqués par le Pr Edgar Morin renvoient, inévitablement, à la problématique des territoires de l’impensé dans la pensée islamique et aux mécanismes de ce que le Pr Arkoun qualifiait lui-même de « pensée dualiste », entre des « constructions théologiques de rejet mutuel », d’un coté, et de l’autre, entre  » le régime religieux de la vérité » conférant à la religion la détention exclusive de la vérité et, donc, l’exercice de la souveraineté absolue sur les consciences et au sein de la Cité, et la raison ayant fini par détrôner le Clergé, en Europe,au niveau de la pensée et de la souveraineté politique.

Cette vision, le Pr Arkoun l’élargit à la dualité entre  » un humanisme théocentriste » « cantonné au Moyen-Age juif, chrétien et musulman » et « un humanisme logocentriste » ayant permis la réalisation « de la démocratie libérale, des droits de l’homme et de la raison autonome ». Mais, aussi, ayant été à l’origine de dérives totalitaires..

Dans son livre « LectureS du Coran », le Pr Arkoun fait une nette distinction entre la situation initiale de la Révélation de la Parole de Dieu, sa transcription dans le « Le Corpus Officiel Clos (COC) »( la Bible pour les juifs, les Évangiles canoniques pour les chrétiens et le Coran pour les musulmans) et la constitution des « Corpus interprétés (CI) », à l’exemple des Évangiles apocryphes et des masâhif non retenus au temps du Calife Othmân Ibn Affân (644 -656 J-C).

Les problématiques inexplorées que pose l’inconnu de la situation de la Révélation dans ses dimensions sémantique, historique, anthropologique et philologique, les difficultés à situer les différences entre la Parole révélée et les différentes étapes de sa transmission écrite, l’articulation des croyances autour d’une foi réduite au statut de ce que le Pr Arkoun appelait « la conscience affective » du fait de son renoncement à « toute quête d’intelligibilité »depuis longtemps, constituent des territoires de l’impensé, bien gardés par  » les clôtures dogmatiques ».

Au sujet du renoncement de la pensée islamique à soumettre la foi à l’examen critique de la raison à travers le temps, voici ce que le Pr Arkoun écrit dans la page 15 de « Lectures du Coran » :
« Le concept de Parole de Dieu réfère au Logos ou Verbe infini de Dieu au sens où le Coran, comme les chrétiens, dit que « Jésus est le Verbe de Dieu »; au sens aussi du verset 31,27 : « Quand bien même tout ce qu’il y a d’arbres sur terre seraient transformés en calames et la mer grossie de sept autres mers, en encre, les paroles de Dieu ne seraient pas épuisées (par l’effort de transcription) ». Autrement dit, les révélations faites aux hommes par l’intermédiaire des Envoyés ne sont que des fragments d’une Parole infinie. La Parole de Dieu ainsi définie est incréée, coéternelle à Dieu, selon la théologie classique. On sait que les mu’tazalites ont distingué justement ce niveau transcendant, non dévoilé de la Parole de Dieu et le niveau manifesté, « créé » que sont les révélations faites jusqu’à Muhammad. La pensée islamique a beaucoup perdu, à cet égard, lorsque le débat sur le Coran créé a été clos brutalement par l’intervention du calif Al-Qâdit en 432/1041 (al-‘aqîda al-qâdiriyya).  »

Pourtant, il y a eu des efforts intellectuels importants fournis durant le Haut Moyen-Age par les docteurs musulmans dans la définition de la foi et son rapport avec la Raison.

Seulement, pour renouer avec l’effort d’une réflexion autonome en contextes islamiques, le Pr Arkoun nous conseille d’éviter tout anachronisme à ce sujet. « La raison médiévale est devenue obsolète intellectuellement, scientifiquement (et même) spirituellement ». ( A l’époque)… les conditions sociales d’accueil fait à la raison à Bagdad, à Ispahan, à Chiraz, au Caire, à Cordoue, dans les grandes cités musulmanes du Haut Moyen-Age (VIIème-XIIème siècles) (où) les cadres sociaux de la connaissance pratiquaient ce qu’on appelait l’al-adab, c’est-à-dire l’apprentissage de l’humanisme, étaient favorables à la raison. Elles soutenaient les courants rationalistes, elles en voulaient et la société avait une dynamique orientée vers l’appui sur la raison concernant… l’étude et les significations de la religion. » A-t-il tranché lors d’un épisode de l’émission « Islam » animée par Dr Ghaleb Bencheikh sur France 2, portant sur « la foi et la raison ».

Pour le Pr Arkoun, « La disparition de ces cadres sociaux… qui font vivre la connaissance…comme (c’est le cas) aujourd’hui dans les société musulmanes » a provoqué une véritable tragédie.

Sans concession, le Pr Arkoun décline l’un des aspects les plus dévastateurs de cette tragédie en ces termes :  » la foi musulmane aujourd’hui est vidée de tout contenu spirituellement respectable. »

A méditer…
Az.O.

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