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LA BOÎTE A MUSIQUE ET « BOUZENZEL F EL WELLAL »

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« A quelques-uns l’arrogance tient lieu de grandeur, l’inhumanité de fermeté, et la fourberie d’esprit. »
Jean de La Bruyère

C’est la diversion à tout va ! Raviver les douleurs de nos mémoires mutilées, remuer les « longs couteaux » dans les plaies de nos imaginaires ensanglantés, mobiliser nos peurs en leur fabriquant le bouc-émissaire qui convient à la règle du non-jeu constituant  » un hommage suprême au jeu » , le régime algérien ne s’y connait que trop.

Toutes les fourberies sont bonnes quand il s’agit d’éloigner les algériennes et les algériens des questions qui fâchent : la mise en place de « l’après-Bouteflika » dans l’abandon de pans entiers de la souveraineté nationale, l’héritage du système informel de l’exercice du pouvoir et des circuits mafieux de la distribution de la rente des hydrocarbures, la forte diminution des capacités budgétaires du régime algérien à « acheter » la paix sociale, son incapacité désormais avérée à contrôler l’appétit vorace de « sa base sociale », sa phobie chronique d’une société qu’il a toujours perçue comme ennemie, son inaptitude totale à tout changement démocratique, l’impunité de ses barons érigée en instrument de soumission du peuple par la terreur et, surtout, son illégitimité !

Le préposé aux sales besognes, en l’occurrence, Ahmed Ouyahia – le très officieusement officiel directeur de cabinet d’un Président réduit à poser les lèvres de son visage livide sur l’Emblème national lors des détournements répétitifs des dates de l’histoire, à défaut d’avoir la parole aussi facile que la plume- s’est tristement distingué en tenant des propos fidèles à toute la laideur du régime qu’il représente sur les migrants subsahariens en Algérie.

Sans vergogne, il a accusé « ces étrangers en séjour irrégulier (d’être) source de crime, de drogue et de plusieurs autres fléaux « . Leurs droits en tant qu’êtres humains ? Il ne faut pas en parler à Ouyahia !  » Nous sommes souverains chez nous ! «  C’est Ouyahia qui le dit.

Ces propos abjectes à peine prononcés, le fraîchement nommé ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, s’est invité à cette surenchère en présentant l’immigration africaine comme une  » menace (à) la sécurité nationale ». Patriotisme offshore du coq qui chante, les pieds dans la substance qui correspond à un tel discours oblige, il a déclaré « Il est de notre devoir, en tant que gouvernement et en tant qu’Algériens de défendre la souveraineté nationale et notre sécurité, c’est notre droit. »

Messahel, pour rappel, est l’un des officieusement officiels algériens qui n’hésitent pas à aller se soigner à l’étranger, notamment à Bruxelles au moindre bobo. Sur ce plan, il n’a rien à envier à son président.

C’est dire que pour ces « patriotes » et leurs acolytes du régime, soumettre leurs bulletins de santé aux chancelleries étrangères n’est nullement gênant.

Histoire de faire semblant, le Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune a pourtant tonné, il y a à peine un mois,  » Nous ne sommes pas des racistes, nous sommes des Africains, des Maghrébins et Méditerranéens «  Anaâm ya sidi ! Le régime algérien n’a aucune leçon à recevoir sur le respect de la dignité humaine !! Pas même de la part des autorités espagnoles auxquelles Alger a demandé l’extradition de deux citoyens mozabites, en l’occurrence, MM. Salah Abbouna et Khodir Sekkouti, coupables d’avoir fui la séquence  du chaos organisée par le régime algérien dans la vallée du M’zab en juillet 2015. Un séquence qui a fait plus d’une vingtaine de morts. Aujourd’hui, ces deux pères de famille risquent d’être privés d’une reconnaissance officielle de leurs statuts de réfugiés politiques en terre ibérique.

Enfin, la boite à musique du régime mise en route, tout y passe : l’immigration africaine, « la baignade républicaine », l’arabisation de la poste…

Ce trabendo de la parole publique n’est pas sans nous rappeler cette citation du Pr Mohammed Arkoun :  » Les murs les difficiles à abattre sont ceux de l’esprit »

« La théâtralisation » de la vie publique

Les adages populaires ont une puissance subversive démultipliée dès qu’ils sont repris par des chantres de la culture du peuple, à l’image d’El M’Hamed El Anka.

Un jour, évoquant la période de ses débuts dans la musique algérienne durant les années 1920, le Cardinal de la chanson chaâbi décrivait les conditions dans lesquelles évoluaient les chyoukh et les interprètes de l’époque.

Selon le maître, les espaces réservés aux soirées artistiques n’avaient pas de sonorisation. Du coup, tout interprète dépourvu d’une voix suffisamment puissante pour entraîner l’assistance dans le monde du Qsid interprété était qualifié de « Bouzenzel f el wellal » !

Prononcée par l’un des Maîtres qui ont façonné l’imaginaire populaire algérien, cette expression est désormais inscrite au cœur de notre être collectif.

Elle renvoie immanquablement aux réalités sociales, culturelles et politiques de notre pays.

Quand une intelligence est prise dans le piège d’une représentation institutionnelle illégitime, le discours qu’elle est en capacité de développer ne fait qu’aggraver sa situation politiquement schizophrénique par rapport aux valeurs d’émancipation citoyenne qu’elle prétend défendre.

Elle se coupe ainsi de l’intelligence collective qu’au départ, elle était sensée servir. Pourquoi ? Parce que sa parole perd sa crédibilité et, en conséquence, sa capacité de produire les éléments déclencheurs d’évènements de portée populaire

En ces temps où il est impératif de réhabiliter le sens des mots, des choses, de leurs rapports avec les sphères, individuelles et collectives, des êtres, il ne suffit plus de « porter au jour » l’invisible et l’indicible d’une situation humainement dramatique, moralement intolérable, intellectuellement inacceptable et politiquement révélatrice d’un système négateur du récit historique du combat de tout un peuple pour se libérer du joug colonial, puis, pour accéder à l’exercice de sa souveraineté.

La parole politique a besoin du geste qui lui donne du sens, de la substance et une capacité de créer sa propre réalité pour qu’elle puisse libérer l’être de toute théâtralisation. Ce combat fait partie du processus d’autonomisation politique de l’être individuel et de l’être collectif vis-à-vis d’un système illégitime servant un régime criminel et mafieux dans son espace militaire clos.

A propos de la théâtralisation utilisée comme instrument de  » La fabrique des débats publics », le sociologue Pierre Bourdieu a donné une explication instructive lors d’un « cours sur l’ État donné en 1990 au Collège de France » ( à retrouver dans le Monde Diplomatique) :

« Une des dimensions très importantes de la théâtralisation est la théâtralisation de l’intérêt pour l’intérêt général ; c’est la théâtralisation de la conviction de l’intérêt pour l’universel, du désintéressement de l’homme politique — théâtralisation de la croyance du prêtre, de la conviction de l’homme politique, de sa foi dans ce qu’il fait. Si la théâtralisation de la conviction fait partie des conditions tacites de l’exercice de la profession de clerc — si un prof de philo doit avoir l’air de croire à la philo —, c’est qu’elle est l’hommage essentiel de l’officiel-homme à l’officiel ; elle est ce qu’il faut accorder à l’officiel pour être un officiel : il faut accorder le désintéressement, la foi dans l’officiel, pour être un véritable officiel. Le désintéressement n’est pas une vertu secondaire : c’est la vertu politique de tous les mandataires. Les frasques de curés, les scandales politiques sont l’effondrement de cette sorte de croyance politique dans laquelle tout le monde est de mauvaise foi, la croyance étant une sorte de mauvaise foi collective, au sens sartrien : un jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d’autres en sachant qu’ils se mentent. C’est cela, l’officiel… »

Alors, arrêtons ce jeu où « tout le monde se ment et ment à d’autres en sachant qu’il se mentent ». Car, les enjeux dépassent de très loin nos petites personnes, nos luttes d’égo, le petit confort de chacun de nous, notre besoin de vivre sous les feux de la rampe…Il s’agit de l’avenir de notre pays, de sa capacité à s’offrir un modèle de production de son histoire, de son aptitude construire une citoyenneté algérienne lui permettant de participer à la construction citoyenne de l’espace africain et de l’espace méditerranéen, de sa survie dans un monde en proie à une géopolitique de plus en plus monstrueuse…
Az.O.

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