Chronique / Ainsi va l’Algérie

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C’est l’histoire d’un pays à part et d’un peuple unique. Un peuple qui tonne, qui détonne, s’indigne et fulmine. Qui, pourtant, tape des mains quand on lui danse du ventre. Même s’il est vrai pour certains qu’ils n’aiment pas trop la musique.

Un peuple qui rêve d’une autre vie, d’un autre pays, d’un autre destin. Il s’apitoie sur les bannis, les déportés, les exilés, les expatriés mais il n’aime pas son propre pays. Son pays, il veut l’abandonner, le léguer. Et il ne se gêne pas pour le montrer.

Il maudit l’ancêtre héroïque et il croit dur au mektoub qui l’a placé ici. L’ancêtre, qu’avait-il donc à rester là, lui qui avait le choix, alors que d’autres ont vendu, adjugé, cédé, aliéné puis partis? Faut-il rester encore en Algérie, tant il est vrai qu’Algérien rime un peu avec rien? Mais que reste-t-il quand les résistants baissent le ton, quand les insoumis capitulent, quand les sages sont excédés, quand les braves sont effondrés ? Que reste-t-il quand l’art est agression, écrire est provocation, réfléchir est imprudent, dessiner vaut condamnation ? La fuite, ici, est un élan vital, mon frère. Et la peur donne des ailes. Alors, pour regagner les pays du rire et du sourire, le peuple n’hésite pas à abandonner sa terre, ses mers, ses saveurs, ses odeurs. Il plie ses rêves, ses fantasmes et ses ambitions. Il compile ses idéaux, scelle son cerveau en ébullition pour conquérir d’autres horizons.
Pourtant il y a des lieux dans mon pays, chargés d’Histoire et de beauté. Je connais ce pays, mon berceau, mon repère. Mon prélude à la vie. Et le peuple, je l’ai vu: c’est le fonctionnaire, le chômeur, l’étudiant, le retraité. C’est le commerçant, l’agriculteur, la femme au foyer, les gamins apeurés. Le peuple, c’est les pauvres, les résistants, les pas grands choses, les cabossés de la société. Avec quelques morceaux de rêves. Et l’amour de la patrie. L’attachement à une république lointaine, presque imaginaire, qui se moque de sa douleur, suspecte sa bonne foi, doute de ses intentions.

Le peuple, c’est aussi cet ouragan qui a pris des vies sur son passage et qui menace d’écraser et de dévaster le pays, de tuer l’originalité, les particularités et les différences. De changer l’homme pour le posséder. Lui tracer la voie, le forcer à la foi, lui inventer un Paradis.

Et il y a aussi les autres. Et leur vie pétillante, réglée comme une horloge dans leur monde de paillettes dorées. Le peuple ce n’est pas eux. Eux, c’est la puissance, la royauté, l’autorité. Eux, c’est le pouvoir. Abject, méprisant, haineux. Il dit connaître le peuple qu’il qualifie de suspicieux, de pleurnichard, de jamais content. Le peuple qui en demande toujours pour lui parce qu’il ignore la crise et la dette. Il se fout si le prix du brut a chuté.

Et il y a des jours comme ça : couleur de nuit, relent de haine. Le peuple est usé, élimé, affamé. Le peuple a trop vu, trop subi. Les frontières sont fermées. C’est galère, colère, frayeur, terreur. Et deux nuances de peur: Le peuple hurle dans la peur du lendemain. Le pouvoir trame dans la peur de l’ultime acte du peuple. Il agit au plus vite. Il joue sa dernière carte : la solution par le don. Don de logements sociaux, de véhicules, de matériels, et prêts sans intérêt.  » Oyez, oyez, braves gens, faites surgir vos trompettes et vos tambours. On vous invite à la grande soupe populaire.  »

Le peuple satisfait, descend « spontanément » dans la rue. Des marches de soutien s’improvisent. Avec des banderoles, des posters géants aux portraits du président, des cris, des you you, des vivats et des barouds d’honneur.

Ben… Mal joué ! Le peuple fait un deuxième tome. Puis un troisième, un quatrième, quand il se rend compte que posséder un toit ne lui garantit pas la maîtrise de son existence. Il veut plus de choses: le travail, la dignité, les principes et les idées. La confiance disparaît…
Ainsi va l’Algérie.

Katia BOUAZIZ

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