« LE DEGRÉ ZÉRO » DE LA LUCIDITÉ

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« Dans la langue française, le mot « autorité » vient du latin auctoritas, dont la racine se rattache au même groupe que augere, qui signifie « augmenter ». La morale humaine augmente la valeur de l’autorité. Celui qui a autorité sur moi doit augmenter mes connaissances, mon bonheur, mon travail, ma sécurité, il a une fonction de croissance. La véritable autorité est celle qui grandit l’autre. »
Michel Serres.

« Cabinet noir » ! Cette formule a une forte charge négative qui nuit à toute forme d’organisation de la vie publique. Elle sème la suspicion, alimente la paranoïa et suspend les consciences à des questions sans réponse.

Quand de cette formule naît une forme d’exercice de l’autorité au sein d’un parti politique, d’une association, d’un syndicat ou de toute autre forme d’organisation sociale, elle s’attaque à la souveraineté de cette organisation et à l’espace de la légitimité qu’elle recouvre.

Sa puissance se mesure à sa capacité de prendre en otage les imaginaires sociaux, de faire en sorte qu’ils s’entre-dévorent, de mobiliser les peurs, de transformer les traumatismes profonds des mémoires en des réalités affectives destructrices de l’être individuel et de l’être collectif.

Hégémonique, elle prend possession de la chose publique, détruit tout ce qui appartient à son récit historique et tout ce qu’elle signifie dans le langage. De ce qui en reste, elle construit un discours mytho-idéologique lui permettant d’acquérir le pouvoir d’exercer la souveraineté politique.

Ce pouvoir acquis, elle instaure un système totalitaire. Au sein de ce système, elle devient l’ombre qui traque jusqu’aux gémissements d’un rêve brisé. L’épée de Damoclès à la main, elle prend la forme opaque de l’exercice de la tyrannie en adoptant le mode opératoire de la police politique !

Aucune forme de réalisation politique de la démocratie n’est à l’abri des effets néfastes de la formule du « cabinet noir », voire de la simple agitation politicienne de ce spectre.

Pas plus qu’un autre, le cadre républicain n’échappe pas à cette règle !

Vérification :

Candidat LR (Les Républicains) à la prochaine Présidentielle française, François Fillon n’arrête pas de dégrader la parole politique pour détourner les projecteurs sur les différents scandales qui le rendent inaudible auprès des électeurs.

Suivant « le théorème » de « l’affaire dans l’affaire », cher à l’ancien ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, ce dernier n’a pas hésité à jouer sur la fibre du « scandale d’Etat » en accusant François Hollande d’être à la tête d’un « cabinet noir » ayant pour mission d’organiser les fuites dans la presse sur ses affaires judiciaires.

La célérité avec laquelle L’Elysée a répondu à cette accusation et les vagues soulevées par la simple évocation du « cabinet noir » montrent à quel point cette formule conditionne les imaginaires et la vie publique au sein du régime républicain français.

L’absence de « l’éducation politique » à la citoyenneté  au sein d’un système nourrit le populisme, banalise la soumission à la tyrannie de l’ignorance et fait le lit du totalitarisme.

A ce propos, dans un entretien accordé à L’Humanité du vendredi (24 mars) dernier, intitulé « La Ve République est devenue un Ancien Régime  », l’historien français, Pierre Sierra explique :

« … la République survient car l’Ancien Régime échoue. Or, aujourd’hui, on peut considérer que la Ve République est devenue un Ancien Régime. Un des signes de cet échec est que ce système ne fait plus une communauté, un vivre-ensemble, mais qu’il divise : il crée des privilèges, des castes, des groupes, des modes de reproduction sociale qui empêchent l’accession d’autres personnes. Le deuxième constat que je fais, c’est le malentendu que démontre la situation de l’extrême droite aujourd’hui : seule, la République ne suffit pas. Il existe un problème d’éducation politique : une République n’est pas la démocratie, et inversement. Une République peut être aristocratique et autoritaire, nous n’en sommes d’ailleurs pas très éloignés. Et une démocratie peut être populiste…. La République démocratique implique deux choses : une égalité politique, donc un projet d’éducation, mais aussi la liberté. Ce mot a été capturé par les libéraux, mais il s’agit de l’émancipation de chacun : c’est une valeur fondamentale. »

Construire en chacun de nous un citoyen humainement émancipé, construire ce citoyen chez l’Autre, construire un leadership politique est un combat à mener sans relâche.

LA PRÉSOMPTION D’INCRÉDIBILITÉ

Pour qu’elle soit audible, la parole a besoin d’être crédible. A plus forte raison, lorsqu’il s’agit de la parole publique. Cette parole traduit le degré de maturité de l’intelligence collective. Une maturité qui lui offre la puissance de l’autorité.

Cela dit, l’autorité de cette parole ne peut agir que lorsque l’acteur public qui la porte est dépositaire de la compétence requise et d’une légitimité de représentation dans le champ de son action.

De plus, cette légitimé ne prend effet que si l’acte de l’acteur concerné et l’action de l’organisation qu’il est sensé représenter sont en adéquation avec les valeurs affichées et le discours développé.

Par ailleurs, elle doit se montrer capable de surmener un obstacle de taille : la présomption d’incrédibilité !

Cette présomption, comment l’appréhender ?

A l’ère d’une « nouvelle démocratie du savoir« , c’est à la condition de « grandir l’autre » que l’autorité remplit son rôle dans la société.

Sur ce plan, le philosophe français Michel Serres constate :

« Les puissants supposés qui s’adressaient à des imbéciles supposés sont en voie d’extinction. Une nouvelle démocratie du savoir est en marche. Désormais, la seule autorité qui peut s’imposer est fondée sur la compétence. Si vous n’êtes pas investi de cette autorité-là, ce n’est pas la peine de devenir député, professeur, président, voire parent. Si vous n’êtes pas décidé à augmenter autrui, laissez toute autorité au vestiaire. L’autorité doit être une forme de fraternité qui vise à tous  nous augmenter. Si ce n’est pas ça la démocratie, je ne connais plus le sens des mots ! » (Voir : Michel Serres : « La seule autorité possible est fondée sur la compétence. Le Point, le 21 septembre 2009).

Cela dit, sur le plan politique, la perspective historique offre à l’intelligence la possibilité de soumettre ses compétences à l’épreuve du temps, la capacité de rendre intelligible cette épreuve, le pouvoir d’ouvrir de nouveaux horizons à la pensée et à l’initiative collective.

Elle élargit le champ de la lucidité. Car, sans cette dernière,l’être rationnel est soumis à la condition de son avatar, produit de « remaniements psychiques » à durée indéterminée.

La dimension collective atteinte, ce désordre envahit le champs linguistique, tue le signifiant et le signifié. Aucune représentation mentale affective des choses de la vie ne lui résiste, aucune image ne tient devant sa force dévastatrice, les mots assassinent leurs sens avant de se donner la mort ! Le langage tue l’être et se tue !!

Ce chaos que nous réserve « le degré zéro » de la lucidité, il nous appartient de l’éviter !
Az.O.

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