Derrière la bataille autour des privatisations, une lutte de clans?

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La présidence algérienne a récemment rappelé au Premier ministre Ahmed Ouyahia que le dernier mot en matière de privatisations revenait au seul président de la République. Mise au point, recadrage ou lutte d’influence sur fond de succession du Chef de l’État et d’élections présidentielles en 2019?

Les cadres et militants du Rassemblement démocratique national (RND) sont accrochés aux lèvres d’Ahmed Ouyahia. Que répondra le Premier ministre algérien, nommé il y a exactement cinq mois, à ce qui a été interprété par la rue algérienne, mais aussi par une bonne partie de la classe politique, comme un cinglant camouflet qui lui a été infligé par le président de la République, Abdelaziz Bouteflika?

Le 23 décembre dernier, une Charte sur le Partenariat public privé (PPP) était signée par le gouvernement algérien, le patronat et la Centrale syndicale. Objectif: relancer l’économie algérienne, largement tournée vers les hydrocarbures et mise à mal depuis la chute du prix du baril dans l’été 2014. Quoique faisant abondamment référence aux «décisions et directives clairvoyantes de Son Excellence» Bouteflika, cette charte a fait l’objet d’un communiqué laconique, le 13 janvier dernier, rappelant à tous les intéressés que «l’ouverture du capital des entreprises publiques relève des prérogatives du Président de la République».

Du «bricolage institutionnel» fustige, dans une déclaration à Sputnik, Lyes Hakem, président de la section européenne du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD-opposition):

«Une instruction par un Premier ministre qui est remise en cause, peu après, par le Président de la République. Cela démontre bien l’absence de concertation dans la gestion des affaires publiques de l’État. Le tout alors que l’Assemblée nationale n’a pas été associée sur cette question qui concerne l’avenir du pays»,

a ajouté l’homme politique algérien, insistant sur le fait que son parti «condamne ce genre de pratiques, qui ne sera ni la première ni la dernière».

C’est que du côté du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, on ne se fait guère d’illusion puisque «chaque Premier ministre vient avec une copie remise en cause, le lendemain, par un autre, et toujours en défendant le même programme présidentiel depuis plus de 15 ans!»

Au parti des Travailleurs algériens (PT, opposition), on se félicite par contre d’un «rappel à l’ordre salutaire» intervenu pour empêcher «un retour à la politique de privatisation qui a fait des ravages dans notre pays». Pour le député Ramdane Youcef Tizibt, les pressions qui auraient conduit Ouyahia à aller dans le sens de la privatisation ne viennent pas du FMI, puisque «l’Algérie n’a plus de dettes extérieures significatives et même s’il peut y avoir une certaine pression de la part de l’Union européenne, avec laquelle nous sommes liés par un accord d’association»,

«les pressions viennent surtout de l’oligarchie algérienne, constituées d’hommes d’affaires qui veulent, à travers les PPP, se positionner sur les secteurs juteux», a déclaré le député algérien à Sputnik.

C’est qu’à travers la privatisation, se profile aussi la distribution de la manne financière, à l’approche de l’échéance présidentielle de 2019, pour laquelle rien n’est encore joué.

«Il y a des luttes au sein des sphères du pouvoir pour « disposer » des biens à privatiser, au profit des cercles d’affaires qui font partie des clans respectifs ou alors qui vont leur prêter allégeance. Ce qui assurerait un certain soutien, notamment financier, à l’occasion de la course à la succession du Chef de l’État et des élections présidentielles à venir»,

estime Anisse Terai, économiste algérien et ancien enseignant à Sciences Po Paris. C’est toujours à l’aune de cette échéance qu’il convient également d’analyser les récentes tentatives de «quadrillage de l’action du Premier ministre», selon cet expert algérien;

Ce serait dans ce contexte que le Front de Libération nationale (FLN), parti historique algérien, au pouvoir avec le Rassemblement national démocratique de Ouyahia, a entamé une démarche «parallèle» sur les PPP, avec les mêmes partenaires… sans le gouvernement.

«Des manœuvres politiques destinées à affaiblir le Premier ministre», mais qui n’enlèvent rien à la pertinence de la décision présidentielle. Et pour cause:

«Ces privatisations ne répondent pas réellement à une nécessité économique ou opérationnelle. Le véritable problème des grandes entreprises publiques en Algérie est un problème de gouvernance. Or, au lieu de le régler en leur donnant les moyens humains et organisationnels pour assurer leur compétitivité et leur performance, on se rabat sur les solutions de facilité», estime Anisse Terai.

À l’argument consistant à voir dans la privatisation une panacée, notamment en termes de gouvernance, l’économiste algérien rappelle l’exemple des entreprises publiques chinoises qui dominent les marchés mondiaux, en relevant, par ailleurs, que «les PPP peuvent apporter une solution technique et financière, pour des projets de moins de 100 millions de dollars avec les collectivités locales comme partenaire public.»

Quoi qu’il en soit, les paris sont lancés dans les médias algériens et sur les réseaux sociaux qui prédisent déjà la fin (politique) proche de Ouyahia, en rappelant le cas de son prédécesseur Abdelmadjid Tebboune, limogé au bout de trois mois.

Ahmed Ouyahia sur le départ?

Quoique la leçon Tebboune, qui a ramené dans le giron de l’État quelques concessions douteuses accordées par son prédécesseur, enseigne aussi autre chose. C’est qu’en matière de privatisations, le débat est loin d’être clos, et rien n’est immuable, «ni irréversible» comme le souligne Terai.

 

Safwene Grira

(Sputniknews)

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