jacky

Jacques Fournier :  » J’ai encore une fois retrouvé l’Algérie  » (Contribution)

dans A la Une/Actualité/Culture

J’ai encore une fois retrouvé l’Algérie, dans le cadre d’un voyage qui fut d’abord studieux puis touristico-familial.

Ce fut en premier lieu, à Tizi-Ouzou et Bejaia, la rencontre des universitaires et des chercheurs algériens, dans le cadre de la coopération que nous entretenons entre le Ciriec-France, l’université de Rouen et le laboratoire REDYL de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou. Le séminaire que nous avons tenu, sous la co-direction de Philippe Bance et Malika Ahmed Zaid, devrait pouvoir déboucher sur une publication consacrée au rôle que pourrait avoir un Etat stratège dans une Algérie qui en a bien besoin.

J’ai ensuite accueilli à Alger mes deux petites filles, Delphine et Caroline, qui venaient pour la première fois dans ce pays où elles ont des racines, pied noires du côté de leur grand-père, le fils d’un médecin de colonisation que je suis, kabyles du côté de leur arrière grand-père, le germaniste, historien et sociologue Mohand Tazerout.Nous avons logé au centre des glycines, lieu d’échanges culturels  où, sous l’égide du père Guillaume et de son équipe, se rencontrent amis de l’Algérie, étudiants et chercheurs.

Ce blog n’est pas conçu pour y relater ma vie privée. Je ne peux taire, cependant, ni le plaisir que j’ai eu à  faire découvrir l’Algérie à mes petits enfants, ni l’émotion que j’ai éprouvée en entrant encore une fois, à Sidi Ali, dans la maison de mon enfance, ni la chaleur de la rencontre que nous avons eue à Alger avec nos lointains cousins de la famille Tazerout.

 

grooQue pour tous cela un grand merci soit donné, à mon ami Abderrhamane Djelfaoui, le poète et voyageur infatigable qui nous a pilotés pendant une bonne partie de notre périple, à Abderrhamane Mostefa, le cinéaste et photographe qui nous a accompagnés dans le Dahra, à Idir Tazerout, le journaliste et investigateur attaché à la mémoire de son grand oncle et à Abd el Kader Tazerout, qui nous a accueillis dans le complexe hôtelier qu’il dirige sur les hauteurs d’Alger.

gro

Au delà de ces souvenirs personnels, quelles observations générales puis-je formuler à l’issue de ce voyage? L’Algérie a des atouts. Mais ils sont pour le moment bien mal utilisés.

Le potentiel humain

J’ai, nous avons, rencontré partout des gens de valeur, ceux dont j’ai cité les noms mais aussi bien d’autres, du haut en bas de l’échelle des positions sociales et des qualifications professionnelles :  non seulement quelqu’un comme le professeur Djamal Aissani, mathématicien, historien, directeur du centre de calcul de l’université de Bejaia et animateur de nombreuses activités locales, mais aussi la guide possédée par son sujet qui nous a non loin de là fait visiter le musée de l’eau à Toudja, le « taxieur », cinéaste à ses heures, qui nous a promenés dans Alger et ses abords, l’inspecteur des impôts en retraite avec qui nous avons passé un moment au bord de l’eau dans son cabanon de Hadjadj ( ex-Bosquet)- plage, et cette amie jeune femme qui, bien qu’immobilisée à son domicile, porte sur la vie de son pays un regard remarquablement informé et particulièrement lucide.

Tout n’est pas réussi, loin de là, dans l’enseignement en Algérie. La qualité des résultats n’y est pas à la hauteur du développement quantitatif. J’attends avec intérêt le jugement que formulera sur ce point le sociologue Aissa Kadri dans le contribution qu’il va apporter à l’ouvrage collectif du Ciriec sur « Education et intérêt général ». Il reste que ce pays dispose d’un potentiel humain considérable au sein duquel le croisement des langues et des cultures, s’il est source de difficultés, peut aussi permettre un rayonnement allant bien au delà des frontières du pays.

La Construction

L’Algérie est un immense chantier. Dans les villes et surtout leurs abords, dans les campagnes, partout, se voient des  ouvrages,  des immeubles et des maisons en construction.

Je ne reconnais plus Mostaganem désormais pourvue d’une ceinture autoroutière et d’un bord de mer qui n’existait pas autrefois. C’est une route à trois voies qui nous conduit vers Sidi Ali. Dans la petite ville que cette agglomération constitue désormais, le nouveau propriétaire de la maison  de mon enfance l’a, depuis mon dernier passage il y a quelques années,  flanquée de deux nouveaux bâtiments, l’un vers le haut dans la rue principale, où il réside apparemment, l’autre dans le bas du jardin, destiné à ses enfants. Sur la côte, au nord de la Kabylie ou entre Mostaganem, Ténès et Cherchell les petites plages et leurs constructions se sont multipliées.

Tout cela se fait dans un certain désordre. L’esthétique  et l’environnement ne sont pas toujours respectés.  Certains  bâtiments ont déjà vieilli. L’enlèvement des déchets n’est pas au top niveau. Il n’empêche : visiblement la pierre est au coeur des actions menées par l’Etat qui construit les infrastructures, des collectivités territoriales et des promoteurs qui édifient des logements, des particuliers qui, dès qu’ils ont un bout de terre et quelques moyens, édifient ou agrandissent leur demeure. Il y a là un signe fort de vitalité.

Tous désabusés

On s’éduque, on construit, on fonde une famille et on la fait vivre, mais pour déboucher sur quoi? Chaque algérien se ménage son pré-carré, s’en tire comme il peut, mais je n’en ai rencontré aucun qui soit optimiste sur l’avenir de son pays.

Le désabusement est généralisé. Dans ce pays qui a abandonné la voie socialiste vers laquelle voulait l’engager Boumedienne, qui a été traumatisé par l’assassinat de Boudiaf et les violences fondamentalistes de la décennie noire  et dans lequel les rouages d’une démocratie intègre et pluraliste n’existent toujours pas, nul n’a confiance dans la politique mise en oeuvre par les pouvoirs publics.  Mais nul non plus n’esquisse le chemin d’un changement crédible.

La critique est libre et elle ne se dissimule pas. On peut dénoncer les privilèges dont jouissent les dignitaires du régime et leurs proches. On peut, comme le font une nouvelle fois quatre personnalités signataires d’un appel publié à la une du quotidien El Watan le jour de mon départ, dire « trop, c’est trop » et appeler à la mise en oeuvre d’un nouveau processus. Mais on ne voit rien qui concrètement puisse enclencher le changement.

La tentation du départ

Dans ce contexte  la tentation ou la volonté du départ se manifeste à tous les niveaux, du haut en bas de la hiérarchie professionnelle.

Les diplômés veulent utiliser ailleurs leur compétences. C’est vrai pour les étudiants sortant des facultés de médecine dont un tiers  vont exercer à l’étranger. C’est vrai également, par exemple, pour les spécialistes hautement qualifiés formés par le centre de calcul opérationnel de Béjaia,  qui sont attraits par la France ou par les pays du golfe.

Les jeunes qui ne trouvent pas de débouchés professionnels cherchent eux aussi à  traverser la Méditerranée. Nous avons pu constater que, dans la région de Mostaganem, beaucoup, légalement ou non, se dirigent ainsi vers l’Espagne.

Il y a maintenant en Algérie près de 42 millions d’habitants. La population va continuer à augmenter car le taux de fécondité, après avoir fortement baissé à la fin du siècle dernier, remonte légèrement depuis quelques années. Nul doute que la diaspora algérienne ou d »origine algérienne, dont le volume est très difficile à mesurer ( entre 5 et 7 millions de personnes, selon la méthode de calcul), va s’agrandir encore. Ce n’est pas forcément un mal mais il faudrait, pour le bien de l’Algérie, que les passages s’opèrent dans les deux sens.

Avenir en suspens

Le système est bloqué. Certes la situation de l’Algérie, comme celle de ses deux grands voisins du Maghreb, est aujourd’hui préférable à celle que l’on constate dans la plupart des pays du Moyen Orient. Mais l’avenir est bourré d’interrogations, sur tous les plans, politique, économique, social, culturel.

Deux premiers ministres se sont déjà succédés depuis les élections législatives du mois de mai dernier. Le gouvernement vient de décider d’utiliser pour faire face à ses obligations ce que l’on appelle pudiquement un « financement non conventionnel », c’est à dire l’autorisation donnée à la banque d’Algérie de faire fonctionner la planche à billets au profit du trésor public. Je ne suis pas un maniaque de l’orthodoxie budgétaire. Je ne peux m’empêcher cependant de rester sceptique et  quelque peu inquiet vis à vis des conséquences possibles de cette solution miracle.

L’Etat stratège reste à construire en Algérie;

Jacques FOURNIER
Écrivain.  

Laisser un commentaire

Votre adresse mail ne sera jamais publiée

*