LA CORRUPTION DES ESPRITS

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Sous l’effet de la domestication scolaire et de la rhétorique prédicatrice, la raison excède le sujet et son fondement est dans un au-delà du sujet humain. La notion de conscience n’est plus placée en position de fondement de l’action humaine. L’individu est dépouillé de son âme et l’être n’habite plus la personne. Quoi de plus facile alors que d’ôter la vie à ce corps sans âme, à cette non-personne. »

Daho Djerbal
« Le changement des valeurs et des idéologies dans la société algérienne »

 

Les rêves brisés d’un peuple ne disparaissent pas ! A plus forte raison quand ils finissent par accueillir les cimetières de milliers de cadavres humains, de cadavres sociaux, de cadavres de tout ce qui constitue l’identité citoyenne d’une nation, sa substance culturelle et son système de représentation politique.

Les différentes postures prises par les acteurs et les organisations politiques vis-à-vis des prochaines législatives en Algérie mettent en évidence le caractère  hégémonique du  » pouvoir symbolique » dans des espaces partisans déviés de leur vocation à fournir au peuple les instruments de sa libération politique.

Comme le définissait le sociologue français Pierre Bourdieu, dans un entretien traitant « des ressorts du pouvoir «  et du « fétichisme politique » accordé à Didier Éribon et paru à Libération en 1982  » Le pouvoir symbolique est un pouvoir qui est en mesure de se faire reconnaître, d’obtenir la reconnaissance ; c’est-à-dire un pouvoir (économique, politique, culturel ou autre) qui a le pouvoir de se faire méconnaître dans sa vérité de pouvoir, de violence et d’arbitraire. L’efficacité propre de ce pouvoir s’exerce non dans l’ordre de la force physique, mais dans l’ordre du sens de la connaissance. Par exemple, le noble, le latin le dit, est un nobilis , un homme « connu », « reconnu ». Cela dit, dès que l’on échappe au physicalisme des rapports de force pour réintroduire les rapports symboliques de connaissance, la logique des alternatives obligées fait que l’on a toutes les chances de tomber dans la tradition de la philosophie du sujet, de la conscience, et de penser ces actes de reconnaissance comme des actes libres de soumission et de complicité. »

L’appauvrissement du discours politique des partis dits de « l’opposition » est le fait d’une « violence symbolique » extrême. Cette violence mobilise les traumatismes de la société, maintient cette dernière sous l’effet de la projection amplifiée des pires moments de l’histoire récente du pays.

Ainsi, elle installe un climat de peur et de suspicion favorable aux arrangements d’appareil articulés autour des alliances de sang, de « clubs d’amitié » et de promotion sociale.

Pire encore ! Elle prépare les individus et les entités politiques à une « soumission politique… inscrite », selon Bourdieu « dans les postures, dans les plis du corps et les automatismes du cerveau. »

En parallèle, la réalité du pouvoir est maintenue dans l’espace militaire clos. A sa représentation formelle est voué l’espace hérité de l’ancien parti unique.

L’animation de ce système est quant a elle confiée aux tenants des cercles officieux de la décision politique et des réseaux mafieux de la distribution de la rente.

En ce sens, la barbe, le qamis, la cravate ( rose ou d’une autre couleur ), la moustache, le hidjab, la minijupe et tout autre accoutrement assigné au mythe d’une appartenance politique n’est qu’accessoire. En réalité, la domination symbolique exercée par le pouvoir est dans les esprits.

LE HOLD-UP POLITIQUE PERMANENT !

Dilapider les mémoires collectives du combat politique pour les libertés démocratiques revient à cautionner les crimes commis par la clanocratie du pouvoir contre l’histoire nationale.

Quand au sein d’un système politique, la crise dévastatrice de légitimité s’inscrit dans la durée, il est important de ne pas se tromper de combat, de domaine de définition politique de celui-ci et de sens de l’histoire.

Or, il est temps pour l’Algérie de se remettre dans le sens de la construction historique de la République algérienne démocratique et sociale telle que promise par la Proclamation de Novembre 1954 et articulée politiquement par les résolutions du Congrès de la Soummam. Des résolutions consacrant principalement la primauté du politique sur le militaire.

Loin de tout retour anachronique dans le passé récent de l’Algérie, il est tout de même important de rappeler que le fonctionnement du système politique actuel est la conséquence historique du hol-dup de la Révolution algérienne, opéré par des acteurs n’ayant aucune trace réelle de participation dans le combat pour l’indépendance du pays. Ce hold-up a permis celui de la promesse qu’elle portait de réaliser le rêve du peuple algérien d’exercer sa souveraineté.

Depuis, la crise de légitimité du système a imposé au peuple ses lots de malheurs.

Les mécanismes de mobilisation autonome des énergies sociales et leur traduction en des mouvements politiques de masse font face à la triste réalité d’une société durement éprouvée : maintien de la tyrannie symbolique des dualités de représentations caricaturales d’appartenances identitaires et religieuses, guerre de destruction massive des mémoires , des codes sociaux d’organisation de la vie publique et de tout ce qui symbolise la réussite collective, effacement des traditions de la lutte démocratique, assèchement des sources du rêve algérien et de l’espoir de sa réalisation que portent les jeunes… Rien ne lui est épargné !

Les capacités de la clanocratie du crime et de l’argent sale à transformer les espaces d’aspiration à un changement démocratique en des sphères de reproduction de sa domination n’est plus à prouver.

Pourtant, comme l’a souligné l’historien Daho Djerbal -, à la lumière des effets  de la stratégie du chaos local en Kabylie en 2001- dans l’une de ses brillantes contributions portant sur « Le changement des valeurs et des idéologies dans la société algérienne » ( L’Année du Maghreb [En ligne], I | 2004), « …nous sommes bien dans des logiques de crise où la contraction de la sphère de la production marquée par le désinvestissement de l’État pourrait donner sa chance à la société. Cependant, se doter de ses propres moyens d’organisation et de représentation du monde, de ses propres médias, de ses propres circuits d’échange, entrer en concurrence avec l’État historiquement omnipotent, n’est pas une mince affaire. Car les couches sociales et les classes sur lesquelles reposent ou sont censées reposer ces alternatives, sont elles-mêmes fragiles ou fragilisées par la crise. Ce qui peut apparaître un jour comme l’expression d’un mouvement unanimiste de dissidence qui se transforme un autre jour en une expression différenciée d’intérêts divergents et généralement conservateurs ou intégrationnistes. »

Le maintien des institutions de l’Etat algérien en otage des cercles informels de l’exercice des deux souverainetés, politique et économique, permet de mettre les espaces restants de la légitimité militante sous tutelle d’un système de domination administrative élargi aux partis politiques.

C’est dire l’importance de se réinventer politiquement pour ne pas tomber dans le piège institutionnel de la mangeoire.

En termes plus clairs, il est temps que les « pédagogues » du « caméléonisme » politique  comprennent que la société algérienne est une école où l’on apprend l’humilité, la solidarité fraternelle, la militance désintéressée et l’ascèse politique.
Az.O.

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