LA MASCARADE

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Dans l’histoire de l’humanité, personne n’a jamais libéré les opprimés à leur place. »
Achille Mbembe.

« La journée nationale du Chahid », une date symbolisant la construction mythique de l’image des martyrs de la Révolution et son instrumentalisation politicienne. Elle correspond au 18 février de chaque année.

C’est donc cette date qui a été choisie pour lancer un appel au nom du président de la chaise vide à une participation « massive » à la prochaine mascarade électorale, dite « législatives. »

Le recours au récit mythique de l’histoire est une pratique courante au sein de tout système érigé sur la négation de la légitimité populaire. C’est le cas en Algérie !

En effet, les dates de l’histoire de la Révolution sont confisquées par les décideurs de la clanocratie du crime et de l’argent sale, au peuple, à la seule fin de pérenniser le système.

Au lieu de nourrir la mémoire nationale des faits réels -et des enseignements qui en découlent- du combat populaire pour l’indépendance, elles servent d’occasions au régime pour combler, plutôt mal que bien, son déficit en légitimité.

Les lieux de mémoires, quant à eux, sont réservés à des célébrations folkloriques, aliénantes et stérilisantes. Le tout reposant sur du faux !

C’est ainsi qu’est construite une méconnaissance de l’histoire. Une méconnaissance empêchant l’émergence d’une conscience citoyenne à même d’articuler « la condition objective de destin » autour d’un contrat national.

Le constat d’une réalité aussi triste a été fait par une conscience aussi haute que celle du Pr Mohammed Harbi :

« Tant qu’il n’y aura pas un vrai contrat national, l’Histoire continuera à déchirer les différentes composantes du pays. Un pays qu’on croit uni, homogène, mais où existent une polarisation confessionnelle, des polarisations régionales très fortes, etc. Voilà pourquoi on se bat non pas à coups de querelles idéologiques, mais en utilisant l’Histoire. Par exemple, on dit en Kabylie que la région a supporté l’essentiel de l’effort pendant la guerre mais que d’autres régions en ont bénéficié. Ailleurs on regrette que telle région qui s’est peu battue soit avantagée, etc. Tant qu’on ne décidera pas du vivre-ensemble, de comment aménager l’État – des questions qu’en fait on ne se pose pas -, cela continuera. » a-t-il regretté dans l’entretien intitulé « L’Histoire est instrumentalisée » en Algérie. », paru à Jeune Afrique, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie.

DES ELECTIONS, POURQUOI FAIRE ?

Le système de la clanocratie du crime et de l’argent sale repose sur ce que l’intellectuel algérien Omar Benderra qualifie d » »alliance nécessaire entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui détiennent le savoir faire financier ».

Elle n’a de conception du multipartisme que celle d’une « partitocratie » de façade. Dans cette représentation, les partis politiques d’allégeance au pouvoir sont renforcés dans leur rôle de servir de rempart contre l’émergence de toute initiative citoyenne de construction d’une alternative démocratique.

Ce renfort est constitué de ce que la nouvelle mouture de la constitution algérienne appelle  » l’opposition parlementaire » et d’une sorte d’opposition organique.

A ce propos, l’ article 42 bis de la dite constitution soumet le droit des « partis politiques…à la liberté d’opinion, d’expression et de réunion » et au « financement public » à « la proportion de leur représentation » au sein d’un parlement fantoche.

En clair, pour les partis politiques se réclamant de l’opposition, c’est le reniement ou la disparition !

Pour sa part, l’opposition organique a pour rôle d’éviter la crue du fleuve de la colère populaire en le détournant. D’une composante contre-nature, illustrée par la présence d’anciens membres du fameux « Conseil national de transition 1994-1997 » et d’islamistes, cette forme d’opposition sert à maintenir le débat dans la sphère close définie par le régime.

En ce sens, l’option du boycott de la mascarade de mai prochain a été galvaudée au point de ne renvoyer qu’à une posture relevant de l’imposture.

La réduction des instruments politiques de lutte populaire en des structures partisanes administratives, sous domination dynastique, est un procédé suicidaire. Au sein de ces entités, les appareils sont mis au service d’apparatchiks familiaux. Ils servent ainsi a substituer le lien du sang à l’appartenance politique et le clientélisme à la légitimité militante.

Pendant ce temps, le régime qui a réduit le débat politique au simplisme décliné sous forme d’une « participation massive » aux prochaines législatives ou du « boycott » de ces élections, mène une guerre sans merci contre toute forme de pensée ou d’organisation autonomes.

Des meurtres sont commis devant des campus universitaires, des enseignants universitaires sont agressés pour tentative de s’organiser en syndicat autonome, des journalistes, des acteurs politiques, des militants des droits de l’homme, des blogueurs et des chômeurs sont emprisonnés pour la simple raison d’avoir exercé leur droit de s’exprimer; certains d’entre eux y laissent leurs vie !

Dans ce climat où règnent l’arbitraire, l’injustice et l’impunité, se multiplient les risques d’un embrasement qui pourrait faire les affaires d’une géopolitique de plus en plus monstrueuse.

POUR UNE INSURRECTION DES CONSCIENCES

La dilapidation du capital mémoriel du combat pour le droit du peuple à exercer sa souveraineté est une oeuvre continue du pouvoir algérien depuis l’indépendance.

« La mise en place du régime militaire s’est opérée au sein d’une société en pleine mutation, non pas figée dans ses cloisonnements mais traversée par des dynamiques riches et touchée par les dynamiques de la modernité. Les évolutions que nous connaissons n’étaient pas inéluctables. L’Algérie est un pays frustré d’une expérience nationale populaire. » a expliqué, à ce propos, le Pr Harbi, dans un entretien accordé au Soir d’Algérie et au Quotidien d’Oran, le 05 juillet 2010, repris par le site  » Socialgérie » de l’infatigable militant de la cause démocratique et intellectuel algérien, Si Sadek Hadjerès.

Alors, qu’est-ce qu’il y a lieu de faire ? Tout indique que le temps est venu de comprendre une chose : l’Algérie du peuple n’est pas au sein de la clanocratie. Elle n’est pas, non plus, à chercher dans des institutions illégitimes.

Cette Algérie est à chercher dans la mobilisation des richesses populaires ! Elle est dans les dates de l’histoire à se réapproprier, les lieux de mémoires à réinvestir et tous les espaces à ouvrir pour remettre la citoyenneté au cœur d’une nouvelle Cité algérienne, démocratiquement construite.

Pour cette raison, il est impératif pour chaque algérienne et chaque algérien de renouveler sa capacité de rêver, de penser et d’agir en algérien pour rendre possible l’émergence d’une pensée dissidente, affranchie des thèmes du débat que veut imposer le pouvoir et de son agenda électoral. Une pensée d’envergure humaine, capable de mener une « insurrection des consciences » à même de participer la construction de la citoyenneté nord-africaine et méditerranéenne.

Dans un entretien accordé à Libération, le 1er juin 2016, titré « La France peine à entrer dans le monde qui vient, l’historien camerounais Achille Mbembe, professeur d’histoire et de science politique à l’Université du Witwatersrand (Johannesbourg en Afrique du Sud), a vanté les mérites de l’utopie en ces termes : « On a besoin d’un peu d’air par ces temps touffus et irrespirables. L’époque nous force à dormir tout en nous empêchant de rêver. Il faut redonner sa chance au rêve et à la poésie, c’est-à-dire à de nouvelles formes de la lutte, cette fois-ci sur une échelle véritablement planétaire. »

« Je », c’est le « nous » en chacun de nous. Aux prochaines législatives, le « je » et le « nous », ne sont pas sensés s’opposer par un jeu de « oui » ou de « non » à la participation.

Car, tout simplement, cette mascarade ne concerne ni le « je », ni le « nous ».
Az.O.
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