L’ALGÉRIE N’EST PAS QUE L’ALGÉRIE !

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L’histoire est tout aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain. »
Milan Kundera

Le marché des cadavres de l’histoire ne laisse aucune place à la paix des mémoires, pas même au cimetière. Dessaisie de son récit, l’histoire donne la triste impression d’être volatile, frappée de folie, quand elle est réduite à ses non-dits qui, en ce cas, servent d’instrument de mobilisation massive de « la conscience affective ».

Les propos tenus par Emmanuel Macron, candidat de la finance (supposé ou avéré) à la prochaine présidentielle française, sur la colonisation, lors de sa récente visite en Algérie, ont provoqué un tollé politico-médiatique allant jusqu’à réveiller les vieux démons des nostalgiques de « l’Algérie française ».

La colonisation, un crime contre l’humanité ? La droite cathocentrique monte sur ses grands chevaux faussement républicains et sonne les clairons d’une ancienne puissance coloniale, bienfaitrice, généreuse au point de « partager sa culture aux peuples d’Afrique ».

Surenchère politicienne oblige, l’extrême droite rappelle sa fidélité à la triste mémoire de l’OAS et crie au « traître » qui « tire dans le dos de la France » !

Pour sa part, Emmanuel Macron fait valoir son image de jeune candidat, se posant en représentant d’une génération n’ayant pas vécu la guerre. Une génération censée prendre en charge « des vérités qui ne font pas plaisir », casser « les tabous de droite et gauche » et se porter sur l’avenir.

Sur ce registre, Benoît Hamon, candidat PS, n’entend pas lui laisser le terrain libre. Ainsi, le ramène-t-il à ambiguïté de son identité et de son discours politiques en estimant  » que courir plusieurs lièvres électoraux à la fois vous amène à tenir des propos confus, indécis, finalement assez troubles. »

De son côté, le candidat de la France insoumise, Jean-luc Mélenchon, a rappelé à Macron qu’« un Français doit peser ses mots quand il parle de l’Algérie » et des « sujets centraux de l’histoire de France »

A quelques semaines de la présidentielle en France -et, soit dit en passant, des législatives en Algérie-, le débat politique s’étant emparé des douleurs muettes de la colonisation tend à en faire une question franco-française. Cette tendance est partagée par certains acteurs politiques en Algérie.

Or, l’histoire d’une occupation lourde de 132 ans de massacres, d’humiliations et de négation de l’existence même du peuple algérien dans ses différentes composantes identitaires, culturelles, mémorielles, historiques et sociales, ne concerne pas seulement le rapport de l’ancien colonisateur à sa propre mémoire. Elle engage aussi celle de l’ancien colonisé.

LA CONNIVENCE
Les propos d’Emannuel Macron sur la colonisation ont eu pour effet de reléguer au second plan la nature des rencontres qu’il a eues avec les représentants du régime algérien.

Il s’agit de la connivence de deux formes d’illégitimité. La première concerne le transfert de la souveraineté des Etats vers les centres de la haute finance globalisée. Elle confine la politique à une représentation altérée, donc aliénante, d’une civilisation sensée consacrer le triomphe de la raison dans l’exercice du pouvoir, comme c’est le cas, actuellement, au sein des sociétés dites démocratiques, notamment en France.

C’est ce que le candidat d’En Marche risque d’incarner, en cas de son élection à la tête de l’Etat français en mai prochain.

L’état de déliquescence que vivent les systèmes dits démocratiques a généré et généralisé  » les situations où l’ennui, la frustration, la déception et la résignation se sont installées – après le moment démocratique de l’après-guerre – , où les puissants groupes d’intérêts d’une minorité sont devenus bien plus actifs que ceux représentant la masse des citoyens pour faire fonctionner le système en leur faveur , où les élites politiques ont appris à gérer et à manipuler les attentes et les exigences du peuple « , a constaté le sociologue et politologue britannique Colin Crouch dans son ouvrage  » Post-démocratie « .

Un constat similaire est établi par l’intellectuel sénégalais Hanouna Sy qui estime que « le fétichisme est la forme mystique – et mystificatrice – du culte démocratique qui fonctionne comme une religion sans dieu, ni prophète, »

Plus tranchant, le médiologue français Régis Debray compare  » la Démocratie » à « une République dont on a éteint les lumières « .

D’ailleurs, les appels multipliés par des acteurs politiques, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, à l’instauration d’une VIe République sont, en ce cas, des tentatives de traduction politique de la nécessité préconisée par des penseurs, comme Alain Badiou, de repenser la Démocratie.

La deuxième illégitimité est celle du détournement du capital politique des ruptures introduites par le mouvement de décolonisation des années cinquante pour ériger des systèmes post-coloniaux totalitaires.

Elle est incarnée, dans le cas de la visite de Macron en Algérie, par les représentants de la clanocratie du crime et de l’argent sale qu’ils rencontrent.

En réalité, l’histoire de cette même clanocratie souffre d’un déficit de réalité dans la révolution. Pour maintenir le statu quo, elle nourrit les imaginaires sociaux en Algérie d’un récit mythique empêchant l’émergence d’une conscience citoyenne qui puisse réhabiliter le peuple algérien dans son droit d’exercer sa souveraineté.

En sa qualité d’historien et d’acteur du combat pour l’indépendance de l’Algérie, le Pr Mohammed Harbi en apporte un éclairage des plus édifiants .

 » Le pouvoir qui est là depuis 1962 n’a aucun intérêt à ce que l’histoire devienne la matrice d’une reconstruction du pays. Je me souviens quand j’étais à Révolution Africaine, j’avais publié un document sur la Fédération de France du FLN. Il y a eu tout de suite une réaction du ministre de la Défense (Boumediène, ndlr) et des pressions sur Ben Bella pour dire «cette histoire, on n’en parle plus.», a-t-il affirmé dans l’entretien intitulé « Les archives de la révolution sont explosives », paru à El Watan, le 26 mai 2011.

LA NÉCESSITÉ DE « CRÉER UN ESPRIT CIVIQUE »

La reconstitution du récit historique de la colonisation française en Algérie reste à faire. En ce sens, des travaux ont cependant été menés par des historiens des deux rives de la Méditerranée.

Cependant, le chemin à parcourir pour accéder à la vérité historique sur un dossier aussi lourd reste long. Il l’est d’autant qu’il est question de prendre en charge les conflits qui opposent les mémoires respectives des algériens et des français à leurs deux histoires, d’une part, et, d’autre part, à leur histoire commune. Une histoire indissociable de celle de l’espace méditerranéen. Un espace à offrir à une nouvelle construction humaine d’une citoyenneté dont la réalisation n’a que trop tardé.

Qu’en pense le Pr Harbi ?
« La mémoire et le présent, c’est un gros problème. Le présent n’est pas un présent d’affirmation du respect de l’individu, et la mémoire, elle, rappelle un passé de non-respect de l’individu. Alors, si on veut vraiment convoquer l’histoire pour créer un esprit civique, il faut commencer par respecter l’individu en faisant en sorte que la mémoire d’avant serve de catalyseur, sinon, ce n’est pas la peine. » indique-t-il.

L’impératif de rendre sa mémoire à l’histoire des peuples, algérien et français, a été posé dans l’appel du 31 octobre 2000, signé, entre autres, par l’historien Pierre Vidal-Naquet, l’épouse de Maurice Audin, Josette Audin, la veuve du général de Bollardière, « opposé à la torture et condamné à deux mois de forteresse », Simone de Bollardière, l’ethnographe et résistante, Germaine Tillion , l’ancien directeur d’Alger républicain et auteur de la Question, Henri Alleg et Gisèle Halimi l’avocate de Djamila Boupacha.

 » Des deux côtés de la Méditerranée, la mémoire française et la mémoire algérienne resteront hantées par les horreurs qui ont marqué la guerre d’Algérie tant que la vérité n’aura pas été dite et reconnue. » ont avertit les auteurs de cet appel qui a réussi à réunir  » en tout plus de 7 000 signatures, venant majoritairement d’anciens appelés. » selon l’historien Pierre Vidal-Naquet.

Cependant, la réticence du pouvoir algérien à cet appel et à toute initiative allant dans ce sens, pose le problème réel de son rapport avec l’histoire du combat pour la vérité sur les crimes coloniaux en Algérie. Car, un tel débat ramènerait nécessairement à celui de faire la lumière sur tous les malheurs, tous les crimes, tous les massacres dont il est responsable depuis l’indépendance.

Vérité et justice sont deux mots que les décideurs algériens n’aiment pas entendre.

L’amer regret exprimé par Pierre Vidal-Naquet dans la préface de l’édition 2001 de son ouvrage Les crimes de l’armée française, Algérie 1954-1962″ en dit long à ce propos :

« Quelque chose d’inimaginable s’est produit (à propos de l’appel du 31 octobre 2000), accueilli cependant de façon réticente dans le principal pays concerné, en dehors de la France, l’Algérie , où la torture ainsi que les massacres sont aujourd’hui quotidiens, l’Algérie où le pouvoir réel est entre les mains de l’armée, et ce depuis 1962. Comment mieux conclure qu’en citant encore une fois Robert Bonnaud — dans Esprit, en avril 1957, il avait, un des premiers, dénoncé sous son nom le caractère monstrueux de la prétendue « pacification » — dans son article des Inrockuptibles des 19-25 décembre 2000 : « Les souffrances infligées par la torture sont morales encore plus que physiques. Elles produisent un formidable réservoir de haine, d’ignobles émulations. Quarante ou cinquante ans après la torture française, on a la guerre civile, la “seconde guerre d’Algérie”, selon les islamistes : copie étrangement conforme, mimétisme véritable, vengeance égarée, imbécile. » Décidément, l’Algérie, « c’est beaucoup plus que l’Algérie », mais c’est aussi et d’abord l’Algérie. »

En effet, l’Algérie n’est pas que l’Algérie. Elle est nord-africaine, méditerranéenne,…elle est humaine !
Az.O.

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