LE CARNAVAL « PARTITOCRATIQUE »

dans A la Une/Actualité/Le mot d'Azwaw O

Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
« Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
« Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
« Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route ! »

Arthur Rimbaud –  « Démocratie (Illuminations) ».

En ces temps où le vice réduit la vertu à la servitude, le fétichisme politicien ne manque pas d’air !

La vision électoraliste prime sur le combat politique, l’allégeance aux appareils des partis rend inopérante la militance partisane, la corruption de l’intelligence aveugle les esprits, les sirènes de la mangeoire assourdissent les consciences, le chauvinisme assèche les cœurs et la recherche des honneurs attriste la parole publique, lui enlève tout espoir de s’épanouir et jette l’honneur dans la gueule de tous les loups qui habitent la nuit post-coloniale d’un pays, comme le nôtre, libéré au prix le plus fort !

La gesticulation « partitocratique » précédant le prochain épisode -dit « législatives »- des mascarades électorales en Algérie ne peut altérer la clarté de deux réalités : celle d’une clanocratie du crime et de l’argent sale qui s’agrippe au maintien du statu quo et celle d’un peuple livré à un quotidien soumis au climat d’inquiétudes, de tensions et de violences.

Ce climat favorise le primat de la parole, de l’écriture et de l’activisme de crise -et pour la crise !- sur le discours, la pensée et l’initiative politiques de réhabilitation de la légitimité populaire par l’élection d’une Assemblée nationale constituante.

Car, de même que la crise nourrit les mots qu’elle a forgés en pervertissant le langage algérien, les acteurs qu’elle a formés, les structures, les organisations et les mécanismes de développement de l’informel et de l’irrationnel qu’elle a permis de mettre en place, elle les nourrit.

Aussi, offre-t-elle aux caméléons de tout bord les couleurs de leurs déguisements.

L’illégitimité nourrissant l’impunité et l’absence de tout sens de responsabilité vis-à-vis de l’Autre, les mécanismes fraternels de solidarité sont attaqués à leurs racines humaines. Leur paralysie empêche en conséquence l’émergence d’une solidarité citoyenne à même de transcender les clivages, de permettre aux enfants du peuple de prendre le destin de leur pays à bras-le-corps

En l’absence de l’humain, de l’éthique, comment peut-on se revendiquer du combat politique pour permettre au peuple d’accéder à la citoyenneté et de participer à la construction citoyenne de l’Afrique du nord des peuples et de l’espace méditerranéen ?

Par ailleurs, la problématique du lancement d’une dynamique citoyenne de reconstruction de la légitimé politique en Algérie reste entière.

A une question de cet ordre que lui a posée l’historienne Sophie Bessis dans les « Cahiers de l’Orient » en 1995, le Pr Arkoun a eu la réponse suivante :

« On ne peut reconstruire une légitimité qu’en restituant la liberté de parole à tous les citoyens algériens, avec la garantie de la sécurité des personnes. Mais qui peut, dans les circonstances actuelles, fournir une telle garantie ? C’est pourtant à cette condition que L’Algérie retrouvera le cours d’une histoire enfin productive d’une Algérie algérienne. Les démocraties ont eu le mérite d’avoir atténué l’exercice de la violence en offrant des espaces de débat à un niveau démultiplié… Je voudrais voir les Algériens respecter leur diversité. C’est la seule façon de faire advenir une Algérie plurielle et libre dans sa culture et sa parole. »

Le moins que l’on puisse dire est que la réalité actuelle de l’Algérie, le déni officiel de la  destruction massive de tout ce qui est algérien durant les années 1990 ne font, hélas, que renforcer ce constat établi par le Pr Arkoun.

LA DAECHISATION SÉCURITAIRE

Le mois de février de cet année à été de toutes les contradictions !

A la 28ème commémoration de la disparition de l’écrivain algérien Mouloud Mammeri, le ministre de la Culture (?) Azzedine Mihoubi est allé se recueillir sur la tombe de l’auteur de « La Colline oubliée ».

Officialité officieuse oblige, le préposé ministériel à la culture a cru bien faire en promettant « un musée » à l’oeuvre de Dda L’Mulud.

A-t-il pris soin ( ou la peine ! Car, avec ces « officiels », on ne sait jamais), de lire au moins quelques lignes de son oeuvre avant de faire une promesse aussi maladroite ?

Pourtant, les maisons de « culture » et tous ces lieux de représentation de l’âme du peuple n’ont jamais emballé le poète de son vivant. Alors, pourquoi chercher à confiner son oeuvre dans « un musée » après sa disparition ?  » Un musée « , c’est tout ce que mérite l’initiateur de l’une des plus grandes révolutions culturelles du XXème siècle ? Bravo pour la pertinence !

Dans le sillage de ce désordre culturel entretenu, un jeune romancier, Anouar Rahmani, a été convoqué par la police judiciaire pour « atteinte à l’entité divine et à la religion ».

« L’entité divine » ! Voici, donc, comment la police de la religiosité populiste, sous contrôle de la justice du téléphone, se donne le droit de présenter Dieu !

C’est que l’étatisation de l’Islam a offert à l’impensé des territoires où prospèrent l’ignorance, les préjugés, l’obligation faite à la foi de ne pas s’éclairer de l’intelligence de l’esprit, le radicalisme populiste vidant le religion de tout contenu culturel et empêchant la société de vivre ses différents rapports avec le divin dans la plénitude de l’humanité de ses enfants.

Ce climat favorise le maintien des imaginaires sociaux sous emprise d’une instrumentalisation diabolique des traumatismes profonds des mémoires collectives.

La gestion de la société par la terreur étant toujours de mise, la daechisation sécuritaire a pour rôle de réduire à néant toute velléité de son autonomisation sur le double plan, social et politique.

Le tout en continuant à maintenir le pays sous perfusion de l’état de santé du président de la chaise vide.

Cette fois-ci, la projection psycho-sanglante des massacres de masse des années 1990 a été faite en deux actes : à Constantine et en Kabylie.

LES EFFETS PERVERS D’UNE « PARTITOCRATIE » DE FAÇADE

La tragi-comédie mondiale qui, en notre époque, se joue de la démocratie éloigne de plus en plus le libre choix de sa traduction politique par le vote.

« Voter est la cérémonie, à la fois passive et massive, par laquelle le pouvoir d’Etat, invariablement composé de fondés de pouvoir du Capital, autorise, ranime, à partir de notre humiliante participation à cette cérémonie, sa propre existence perverse », écrivait le philosophe français Alain Badiou, en 2007, pour montrer « De quoi Sarkozy est-il le nom ? »

Depuis, la scène politique du pays de la révolution française offre le spectacle d’un carnaval qui n’aurait pas manqué d’inspirer Coluche, lui qui disait que « si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit ».

Le mirage de la démocratie réalisée par les puissances occidentales a fini par frapper de sécheresse politique jusqu’au pays de son jaillissement antique : la Grèce !

Et pour cause ! L’élite politique hellénique n’a pas trouvé mieux que de détourner la légitimité de l’exercice du pouvoir par le peuple grec à son profit en érigeant les partis politique en une « partitocratie dynastique »

Comme l’explique George Contogeorgis, professeur de science politique à l’université Panteïon d’Athènes (voir sa contribution intitulée « Grèce: pour en finir avec le système politique de la «modernité» » sur Mediapart)  » En «partitocratie», la société n’est pas considérée comme raison d’être de l’Etat, mais comme le plus grand ennemi représentant une menace pour les acquis de la classe politique. Si bien que le coût politique résulte des réactions des «partenaires» du pouvoir (corporations, groupes d’intérêts etc.) et non de l’«opinion commune ».

En ce qui concerne l’Algérie, les différentes structures partisanes n’ont aucune possibilité de peser sur le processus de décision politique. En acceptant la condition humiliante de « l’opposition parlementaire » et de l’opposition organique elles ne font que montrer la triste réalité de leur réduction à des appareils reproduisant les pratiques clientélistes du système.

Pire encore ! Les apparatchiks de la dernière averse ont perverti les rares instruments politiques du combat pour la réhabilitation du peuple algérien dans son droit d’exercer sa souveraineté.

Heureusement que les initiatives de mobilisation citoyenne prises par l’Intersyndicale autonome, les étudiants et le Forum Social Algérien ces derniers jours nous montrent que la réalité du combat à mener n’est pas dans des institutions nationales fantoches. Elle est dans la mobilisation des richesses populaires.

Donc, tout n’est pas perdu !

Az.O.

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