L’ISLAM, LE SYNDROME DU COLONISATEUR ET CELUI DU COLONISE

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« Des intellectuels français de grand renom se sont scandalisés quand j’ai évoqué, dans une interview mémorable du journal Le Monde (15/3/89) , la nécessité d’une critique de la raison des Lumières, pensant, à tort, que je voulais protéger ou faire prévaloir la raison islamique!! Un tel malentendu, sur un texte pourtant clair, atteste la permanence d’attitudes de pensée liées à une conception hiérarchique des civilisations et des cultures. »

Mohammed Arkoun
« ISLAM, PENSÉE ISLAMIQUE, ISLAMISME »

Le temps médiatique n’est pas celui de l’histoire. Quand il prend possession du temps politique, il dépouille la parole publique de tout sens civilisationnel d’organisation de la Cité , la déboussole et la rend esclave de « la pensée jetable ».

Poussent alors comme des champignons les « intellectuels médiatiques » de la hiérarchisation des cultures et des civilisations.

Sans vergogne, ces derniers s’offrent en instruments de propagation du populisme laïciste et identitaire, lui-même nourri par une projection fantasmagorique du « paradis colonial » perdu et de l’Autre. Cet autre réduit à une représentation d’une religiosité populiste enfouie dans « le mot-valise » qu’est devenu l’Islam.

Le « choix de civilisation » auquel  Marine Le Pen subordonne son élection à la prochaine présidentielle en France surfe sur une tendance politico-médiatique « décomplexée » à emprunter à l’extrême droite ses thèmes les plus réactionnaires, les plus répugnants.

La candidate du nationalisme réactionnaire français en a remis une couche lors de son passage à l’émission « 60 minutes » sur la chaîne CBS.

« …la France ce n’est pas le burkini sur les plages. La France c’est Brigitte Bardot », a-t-elle déclaré pour mieux capitaliser sur la stigmatisation du musulman, de l’étranger, du maghrébin et de l’image d’une Brigitte Bardot à leur opposer pour mieux les stigmatiser, à moins de 50 jours de l’élection présidentielle.

« Le burkini« , voici donc un artifice de polémique ressorti par Mme Le Pen pour accentuer l’emprise de l’irrationnel sur une campagne déjà fortement altérée par les scandales.

Entretenir les amalgames, approfondir l’incompréhension des uns vis-à-vis des autres, aggraver les clivages d’appartenances religieuses et/ou culturelles, mettre à l’index la différence, banaliser l’exclusion, amplifier les peurs, substituer la supercherie de « la souche » à l’identité citoyenne transcendante est le propre de tout discours extrémiste, qu’il soit nationaliste, laiciste, religieux ou ethnique.

Réduire des tenues vestimentaires comme le burkini à « un uniforme qui est le symbole de l’extrémisme islamiste », pour rappeler les propos tenus par M. David Lisnard, maire de Cannes, en août dernier, et y voir un « signe d’adhésion à des groupes terroristes », est une absurdité.

« Ces amalgames sont absurdes. Le groupe Etat islamique ou les talibans n’autoriseraient jamais le burkini. Au contraire, cette tenue est l’exemple même de la gentrification de la pratique religieuse musulmane dans l’espace occidental. Ce maillot de bain couvrant est symboliquement lié l’ascension sociale de certaines musulmanes. Le porter représente une tentative, pour des femmes, plutôt jeunes, de poser un signe religieux sur une pratique moderne, c’est-à-dire la baignade en famille. », a expliqué, à ce sujet, le politologue et islamologue, Olivier Roy, dans un entretien où il a démontré que « Pour les femmes qui le portent, le burkini est un compromis entre la modernité et la foi », publié le 21 août 2016, par francetv info

Pour sortir du radicalisme nihiliste islamisé, le Pr Olivier Roy, préconise de  » reconnecter des marqueurs religieux avec des marqueurs culturels modernes ». Or, selon lui « le burkini, à sa manière, est une tentative de reconnexion ».

C’est ce qu’une grande partie d’un microcosme politico-médiatique parisien BHLisée, zemmourisée et kepelisée , au grand bonheur du « lepenisme », s’entête à ne pas admettre.

LE DÉNI DE L’HISTOIRE…

Quand des « philosophes » -censés produire du sens dans l’interprétation des choses, de la vie des êtres et des civilisations- et des interprètes de la géopolitique s’amourachent des thèses de l’extrémisme nationaliste, oubliant au passage les monstres sanguinaires de l’hitlérisme et du fascisme, c’est que la pensée politique tend à devenir l’ombre du populisme identitaire.

Le cas du « philosophe » Jean-François Mattei est, sur ce plan, des plus illustratifs.

La colonisation ? Elle est amplement justifiée pour lui par le simple fait que « l’histoire humaine est marquée par une suite de colonisations. » Quel simplisme ! Quel déni des crimes massifs de la colonisation !!

Dans un entretien titré « La colonisation, vecteur d’universalité » et publié par Le Point le 26 juin 2011, ce produit « philosophique » du déni de l’histoire criminelle du colonialisme est allé jusqu’à marteler que « loin d’être l’abomination que l’on dénonce aujourd’hui, et en dépit de ses abus et de ses violences, la colonisation a été le processus historique de développement de l’humanité dans sa recherche de principes et de savoirs universels. »

Prenant l’occupation coloniale de l’Algérie comme exemple, il prétend, toute honte bue et toutes couleuvres avalées, que « la colonisation par la France a été la plus courte de ce pays, de 1830 à 1962, après celle des Phéniciens, des Romains, des Arabes et des Ottomans, parmi d’autres envahisseurs. Mais elle a été la plus prodigue dans le développement de la Régence d’Alger, qui n’était pas encore un pays unifié et autonome. »

Nous voici donc ramenés aux accointances de ce discours avec celui, ethniciste à la sauce esprit du colonisé, prôné par quelques fanatiques séparatistes tournant le dos à leur algérianité. Enfants mal grandis  du « chauvinisme souffreteux », ces caisses de résonance de l’ignorance amplifiant leurs frustrations sont devenus les instruments propagandistes d’une version « actualisée » de « l’Algérie française ».

A leur insu et avec la complicité de « ceux qui savent » et qui réfléchissent à leur place, ils jouent le jeu d’une géopolitique néocolonialiste en répétant dans un bêlement immense que « l’Algérie est une création française ».

Le chauvinisme nationaliste à l’algérienne n’échappe pas à cette logique. Poussé à l’extrême de l’ignorance qu’il a institutionnalisée, il a fini par faire le lit médiatique du blanchiment de l’histoire abjecte de bachaghas coupeurs d’oreilles.

Aliéner la mémoire est le prix à payer quand le nationalisme pervertit le patriotisme.

Par ailleurs, l’aliénation est telle que la haine de soi est prise pour de l’autocritique. Ceux qui versent dans un exercice aussi destructeur oublient que l’émotion suscitée par la course aux mots sous le diktat d’une montre abandonnée par le temps de la pensée n’est pas la réflexion.

Pire encore, elle ne reflète que l’altération durable d’un vécu intérieur à reconstituer.

REPENSER L’ISLAM, C’EST REPENSER LA MODERNITÉ

L’exercice de la souveraineté, au niveau de la pensée, par une raison de plus en plus exposée à l’oubli -présenté sous la forme enjolivée de « la post-histoire » pose beaucoup de problèmes quant à sa traduction politique dans l’exercice du pouvoir : elle produit une sorte de dogme de la supériorité civilisationnelle négateur de toute légitimité à toute autre civilisation humaine, privilégie le révisionnisme de l’histoire et porte atteinte à l’idée même de la démocratie.

Le régime religieux de la pensée, notamment dans sa version islamique, est ainsi exclu de la sphère publique au nom d’un laïcisme volontariste.

D’ailleurs, ce que le Pr Arkoun qualifie de « littérature redondante » s’est emparée du « sujet » islam en mettant au centre de ses préoccupations l’étude distinctive de l’islamisme par rapport à l’islam. Seulement, elle n’a que peu ou prou pris en compte la pensée en contextes islamiques.

« Dans toutes les langues occidentales, une littérature redondante, pesante, souvent superficielle, coupée des précieux enseignements et de l’histoire avec son irremplaçable perspective sur la longue durée et de l’anthropologie moderne avec ses confrontations entre le local et le global, la connaissance mythique et la connaissance historique; cette littérature envahissante conditionne aujourd’hui non seulement la vision des décideurs politiques en Occident, mais plus gravement encore l’imaginaire social des pays européens-en premier lieu la France-où vivent d’importantes minorités d’immigrés musulmans. » a-t-il a expliqué, à ce propos, dans sa brillante étude intitulée « ISLAM, PENSÉE ISLAMIQUE, ISLAMISME » (à consulter sur le site de la Fondation Arkoun).

L’étude de la pensée est indissociable de celle de la pensée chrétienne, de celle de la pensée  judaïque et de celle de la modernité. Des régimes de pensée ont façonné durant des siècles la pensée humaine dans l’espace méditerranéen. Donc, cet espace est aussi à redéfinir sous l’angle de la construction humaine de la citoyenneté et de l’émancipation humaine de la citoyenneté.

En ce cas, comment faire ? Écoutons le Pr Arkoun et faisons le pari de « soumettre tout l’héritage arabe et islamique – ce fameux turath qui constitue le thème organisateur de l’idéologie arabe contemporaine – au même radicalisme critique appliqué aux sociétés d’Occident (ou plus exactement à tels secteurs de ces sociétés,car, même en Occident il y a des domaines protégés). »

Parions ! Il y va de notre libération du joug des raisons sécuritaires d’Etat qui nourrissent « le syndrome » du colonisateur et celui du colonisé…
Az. O.

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