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Le monde, le combat des valeurs, le terrorisme, la France et nous

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A la demande des responsables de la revue du parti Socialiste français (PS) en avril 2016, Meziane Abane, journaliste et militant de gauche algérien, a écrit cette contribution qui ne lui a été jamais publiée pour des raisons qu’il ignore. Plus d’une année plus tard, c’est La Voix d’Algérie qui l’a rend publique.

Meziane Abane. Journaliste et militant de gauche

 

Le peuple Algérien a vécu durant les trois dernières décennies ce que le monde se force d’éviter aujourd’hui. Autoritarisme, libéralisme économique sauvage et terrorisme islamiste qui ont transformé nos sociétés et engendré une dégradation systématique sur l’échelle des valeurs.

Les alliances géopolitiques des forces de gauches de part le monde ont toujours garanti les intérêts communs et constitué un bloc solide contre les forces néolibérales. Forgées à base de relations d’égal à égal, des nations nourries par les valeurs de gauche ont toujours défendu les mêmes intérêts, le même projet, pour les mêmes objectifs. Les exemples sont multiples mais pour n’en citer qu’un, je prendrai celui de la Palestine que beaucoup de pays et beaucoup de peuples continuent encore à défendre pour le principe des libertés des peuples. Cet esprit de gauche, qui favorisait la solidarité, a toujours représenté un intérêt majeur pour certains pays du tiers-monde dont l’Algérie. Un seul peuple pour un seul monde, un slogan qui nous a tant fait rêver et nous a démontré qu’il est encore possible de s’organiser et de se soutenir. Mais ce monde a changé. La destruction du bloc soviétique a fragilisé ces pays et les a exposé, sans répit, aux forces néolibérales qui n’attendaient que la fin du socialisme, qui constitue encore un frein pour leurs intérêts politico-économiques, afin d’assouvir leurs appétits.

L’affaiblissement du mouvement des non-alignés a aggravé la situation. L’Algérie avec toutes ses richesses et sa position stratégique, la Mecque des révolutionnaires, ce pays dont l’économie fleurissante et la société jaillissante, pesante sur l’échiquier politique régional, a fini par céder aux chantages. Les politiques qui ont succédé, elles avec la complicité de nos dirigeants, n’ont fait qu’affirmer et réconforter les forces extérieures au détriment de l’intérêt national. Les pays alliés des soviétiques se sont retrouvés seuls. Seuls à combattre tous les maux. Les régimes ont fini par changer de fond car ils ne partageaient plus les mêmes valeurs.

Pendant la lutte antiterroriste durant les années 1990, l’Algérie, abandonnée, a fait face toute seule à ce nouveau phénomène destructeur et a été isolée du reste du monde, comme une peste à laquelle il est déconseillé de s’approcher. Le peuple algérien en a fait certainement les frais mais il n’y a pas que ça. S’en sont suivis la dégradation économique, politique, sociale et culturelle, l’avènement de l’islamisme, l’éclosion du phénomène de l’immigration économique et le départ massif des cerveaux, plongeant ainsi l’Algérie dans un second sommeille dont certains pays en ont déjà signé l’adhésion et d’autres ne tarderont pas à les joindre.

Mais L’Algérie n’a pas assumé seule les conséquences. Le Maghreb, l’Afrique et l’Europe notamment la France ont été aussi atteint par ce fléau. Comme les régimes ne peuvent tout contrôler, des flux importants de migrants ont connu de grands déplacements vers les pays du Nord. Les algériens qui ont fuit les massacres n’étaient pas que des intellectuels. Parmi eux se trouvaient aussi beaucoup d’islamistes.

 

La politique internationale faite de guerres d’intérêts, a renié le combat des valeurs, oubliant que le monde n’en est qu’un et que les maux des uns pourraient engendrer le malheur des autres.

L’avènement de l’islam institutionnalisé, connu aujourd’hui sous le nom de l’islam politique ou l’islamisme, a complètement chamboulé le paysage politique algérien. Ce phénomène encore nouveau, né après dix ans de libéralisme économique sauvage sous le règne de Chadli Bendjedid qui a succédé à Boumediene décédé en 1978, n’a certainement pas arrangé la situation. Le terrain  était propice après la crise économique qu’a connue l’Algérie en 1986, fruit de la politique de l’ouverture des marchés engagée par Chadli.

Une nouvelle classe bourgeoise est née et soutenue par la caste militaire qui détenait encore les manettes du pouvoir. Une classe qui jouera un rôle important pendant les années de règne de Bouteflika. Une autre époque s’est dessinée, effaçant ainsi près de 27 ans de combat pour des valeurs pourtant défendus par ceux qui ont libéré le pays du colonialisme français. Cette transition met fin aux attentes inespérées des Algériens qui ont porté de multiples revendications depuis l’indépendance.  La Démocratie, le multipartisme, la reconnaissance de l’identité berbère et la liberté ne sont devenus que fantasmes, un vent du passé.

Fini le socialisme d’Etat de Boumediene. Fini l’espoir porté par le printemps berbère de 1980 et celui du 5 octobre 1988.  Fini le temps de rêver. L’important est la survie.  Le régime militaire ne pouvant plus faire face aux pressions du peuple, assoiffé de liberté, a été obligé de marqué une ouverture après ces événements. Mais pour quel prix ? Car il devait aussi préserver ses propres intérêts, la continuité.

La constitution de 1989 a garanti, certes, le multipartisme, instauré la démocratie et la liberté d’expression avec la naissance de plusieurs titres privés, mais a coûté cher au peuple Algérien. Les militaires, qui étaient forcés d’assumer le projet démocratique qu’ils renient, ont permis la naissance du monstre, le FIS. L’Etat a institutionnalisé ce parti qui prêchait la Charia publiquement et dans les mosquées. Vite, ils se sont installés partout, ont gagné les communales et le premier tour des législatives. Ce projet qui avait pour objectif l’avortement du projet démocratique qui a failli renverser la République pour instaurer la Khalifat.

Le peuple algérien est passé du 5 octobre 1988, porteur d’espoir, à celui des barbus, propulseurs de désespoir. L’Algérie plonge dans le chaos. Le peuple Algérien qui a lutté contre le colonialisme, résisté au putsch orchestré contre les objectifs progressistes et démocrates du congrès de la Soummam (1956), subi le mépris d’Ahmed Ben Bella, souffert de la dictature de Boumediene et affaibli par le libéralisme de Chadli s’est apprêté à vivre le pire, une guerre contre l’obscurantisme et le fascisme. Mais si l’Algérie a vécu tout ça, s’il est devenu ce qu’elle est, si le monde subi aujourd’hui à son tour ce phénomène dévastateur, c’est parce que l’Algérie abandonnée, a été seule à se défendre.

Considérée à la fin des années 1980 comme la perle de l’Afrique, forte de sa société civile issue de la clandestinité, un pays avec un potentiel touristique et des richesses innombrables, l’Algérie ne sera plus la même. La politique internationale faite de guerres d’intérêts, a renié le combat des valeurs, oubliant que le monde n’en est qu’un et que les maux des uns pourraient engendrer le malheur des autres, ce que vit la terre aujourd’hui avec la menace terroriste islamiste. Aucun pays n’est à l’abri. Les blocs idéologiques n’ont plus de sens laissant place aux alliances fantoches, qui ne s’appuient sur aucun fond politique ou économique, tel le monde Arabe ou le Grand Maghreb Arabes.

 

La France, pour ne reprendre que cet exemple, était le premier pays à l’ère de François Mitterrand, à saluer la «victoire» du Front Islamiste du Salut (FIS).

Les puissances occidentales ont longtemps joué le rôle de spectateur quand des pays du tiers-monde, qui vivaient sous la dictature militaire, se faisaient réduire aux cendres par l’islamisme.

La France, pour ne reprendre que cet exemple, était le premier pays à l’ère de François Mitterrand, du parti socialiste justement, à saluer la «victoire» du Front Islamiste du Salut (FIS). Mieux, la France, qui a appelé à cette époque à la continuité du processus électorale de 1991 et qui était donc contre son arrêt, a accueilli ces islamistes sur son sol et les a considéré comme réfugiés politiques comme elle l’a fait jadis avec Rohollah Khomeini. C’est le cas des autres pays occidentaux, tel la Belgique ou l’Angleterre (Londres) que je considère comme l’un des plus grands fiefs de l’islamisme en Europe.

On ne peut s’étonner aujourd’hui, si la France est devenu l’un des pays européen le plus ciblés par ce phénomène fasciste et destructeur. Ces islamistes ont construit leurs foyers et formé une nouvelle génération née et grandie sur le sol des pays accueillants, tel était le cas de la France, de l’Afrique et des autres pays ailleurs dans le monde.

L’Etat algérien décrète l’état d’urgence en 1992 après l’arrêt du processus électorale. Les islamistes ont monté au créneau et déclaré la guerre armée qui durera jusqu’à aujourd’hui. Les militaires ne pouvant plus faire face tous seuls, ont drainé les citoyens, sans protection et formation, dans cette guerre. C’est ainsi que nous avions connu la naissance des groupes civils de lutte antiterroriste tels les patriotes, les gardes communaux, les groupes d’autodéfense, et j’en passe.. Ils étaient à l’avant-garde de la lutte contre le terrorisme. Une guerre qui nous a coûté 200 000 victimes du terrorisme, 20 000 disparus, des femmes violées, des villages dévastés, un tissu social détruit, des entreprises publiques fermées et des milliers de travailleurs licenciés. Un pays réduit aux cendres.

Nous avons perdu plus que nous avons tenté de construire depuis l’indépendance. Des intellectuels et des artistes ont été assassinés, des journalistes aussi, mais beaucoup ont fuit le pays, le cas de calasses bourgeoises qui avaient les moyens de le faire.

Abdelaziz Bouteflika, qui était en exil choisi pendant toute cette période au Golf, n’est revenu qu’à la fin de la guerre. Au final, le projet démocratique est avorté, les partis nouvellement créés ont été cassés mais le pouvoir est resté le même. L’économie nationale affaiblie, un pays endetté. le FMI s’impose et imposa des mesures drastiques, impopulaires et douloureuses. l’Algérie est entrée dans une nouvelle phase, le libéralisme sauvage et l’anarchie. Mais au profit de qui ? Cette situation ne peut être profitable qu’aux militaires qui détenaient le pouvoir et à cette classe bourgeoise qui avait tous les privilèges et les avantages au temps de l’économie d’import-import.

Le retour de Bouteflika n’a fait qu’aggraver les choses. Il a d’abord amnistié les terroristes avec son projet de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Sans jugement ni comptes, ses terroristes, les ennemies d’hier, sont revenus, du jour au lendemain, à la vie active comme si de rien n’était. Pire, ces intouchables ont été réintégrés dans leur postes et jouissent depuis de beaucoup d’avantages dont l’immunité. En revanche, les hommes debout d’hier, les patriotes, les gardes communaux, les militaires et tout d’autres groupes qui ont lutté contre le terrorisme se sont trouvés abandonnés par une République qu’ils ont pourtant défendu âme et cœur.  S’en sont suivis, depuis 2010, plusieurs manifestations et marches de ces groupes qui revendiquent encore la reconnaissance de leur combat, un statut, l’instauration par l’Etat de l’échec des islamistes et la reconnaissance de la victoire des républicains qui ont défendu le projet démocratique et la République en Algérie, en vain.

Le régime algérien a déjà fait son choix. Il a préféré s’allier aux islamistes, marquer une trêve avec eux dans l’objectif de préserver ses propres intérêts et maintenir le pouvoir au détriment d’un peuple qui a résisté, qui s’est battu pour sa survie et qui a su préserver ses acquis même minimes, ce qui est le cas depuis.

 

Comment ne pas s’indigner quand des assassins d’hier, comme Madani Mezrag, ex-chef de l’Armée Islamique du Salut, sont invités à la présidence pour discuter de l’avenir des Algériens et donner leur avis pour la nouvelle Constitution algérienne ?

Le pouvoir avec l’aide de l’appareil des services secrets ou le DRS a fragilisé toutes forces constructives dont les partis de gauches. Ils ont passé leur temps a cassé toutes les initiatives qui avaient pour objectif de consolider un idéal, une alternative pour sortir l’Algérie de sa crise. Mais ils ont oublié qu’au moment où l’Algérie aura besoin de son peuple, comme a été le cas pendant les années du terrorisme, seules ces forces seront au front. Avec qui construire donc ? Le peuple n’a jamais fait son deuil. L’Etat ne s’est jamais démarqué politiquement de l’islamisme et n’a engagé aucun débat national afin de préserver à nouveau la société et rappeler aux nouvelles générations le vécu d’un peuple blessé. Au contraire, il a livré sur un plateau d’argent le peuple à l’islamisme.

Les mouvements de résistance nés durant le règne de Bouteflika comme celui des âarch en Kabylie (2001) ou les mouvements issus des révolutions dites « arabes » en 2011 ont subi le même sort. Après tant d’années de bricolage, le pouvoir continue à s’enrichir en livrant le peuple à la clochardisation.  Les trois piliers constituant l’Etat de droit à savoir, la justice, l’éducation et la santé ont toujours porté peu d’intérêts aux yeux de nos gouvernants. Même Bouteflika se soigne en France quand il en a besoin. Il n’est pas le seul, car tous les cadres de l’Etat le font pendant que les Algériens périssent dans des hôpitaux qui manquent de compétences et de moyens.

L’avènement des télévisons privées n’a rien changé sur le paysage médiatique. Ces télés et certains journaux nouvellement créés sont soit asphyxiés par la publicité contrôlée par l’Etat, se livrent dans le populisme pour gagner de l’audimat ou sont juste créés pour soutenir le régime dictatorial et despotique ainsi que les orientations du programme du président de la République.

L’Algérie est humiliée. Le président Abdelaziz Bouteflika qui brigue aujourd’hui un 4e mandat sur une chaise roulante, a été réélu, sans discours ni compagne présidentielle. Ces alliés se livrent aujourd’hui à une guerre, pour le moins que l’on puisse dire, gravissime et dangereuse qui peut engendrer des conséquences nuisibles sur le peuple qui, seul, paye les pots cassés des absurdités d’un système autoritaire qui se maintient encore au pouvoir.

Comment ne pas s’indigner quand des assassins d’hier, comme Madani Mezrag, ex-chef de l’Armée Islamique du Salut, sont invités à la présidence pour discuter de l’avenir des Algériens et donner leur avis pour la nouvelle Constitution algérienne ? Comment ne pas s’indigner quand la Constitution elle-même n’est pas passée par un référendum populaire préférant la soumettre à un parlement composé par une majorité acquise, corrompue, issue de la contrebande ? Où veulent-ils emmener l’Algérie après tant d’années de pillage ? La politique économique algérienne demeure rentière et s’appuie sur les recettes du pétrole et du gaz.

La chute du prix du baril causée par les «frères» du monde arabe a empiré la situation, car les rentes du pétrole ont été, en partie, consommées pour l’achat de la paix sociale pendant les révoltions dites «arabe». Aujourd’hui, c’est le peuple qui paye le prix avec l’inflation et les augmentations infligées par la nouvelle loi de finance 2016.

Après avoir amnistié les terroristes, cette loi de finance vient pour nous imposer une amnistie fiscale effaçant ainsi plusieurs années de corruption et de dilapidation des deniers publics. Cette décision ne m’étonne plus car elle s’inscrit dans la logique du pouvoir.

Plusieurs scandales ont secoué l’Algérie et révélé l’implication de grands cadres d’Etat, dont les ministres, dans des affaires de corruption. Je cite, l’autoroute Est-ouest et Sonatrach. Pour ne pas créer de précèdent, l’Etat a épargné ses dauphins arrivant même à rapatrier, l’ex-ministre de l’énergie, Chakib Khelil, instaurant ainsi l’amnistie générale et l’impunité totale. La démilitarisation du pouvoir a créé d’autres conflits entre le clan du DRS et celui du président. De la dictature militaire, des politiques, place au pouvoir de l’argent avec un régime qui joint à la foi, les politiques et les puissances économiques privées tel Ali Haddad qui est devenu le président du Forum des chefs des entreprises (FCE). Ce dernier, qui intervient aussi dans le champ politique, se déploie et compte devenir une force intransigeante pour préparer l’après Bouteflika. Ces forces, proches du pouvoir et qui l’encouragent dans sa politique aveugle, commencent déjà à racheter les médias rongés par la crise.  Une bataille sans noms et sans principe afin de préserver les intérêts de chacun. Entre temps, le peuple se demande bien s’il a encore une place dans ce pays.

Le pouvoir détenu par les militaires est aujourd’hui entre les mains des libéraux. Voila ce qu’on récolte lorsqu’on s’éloigne des combats des valeurs. De nouvelles initiatives qui revendiquent le changement ont vu le jour. Des partis et des personnalités ont formé une alliance dont le moins qu’on puisse dire est contradictoire. Composée à la fois de démocrates et d’islamistes dont le FIS, cette alliance n’a présenté jusque-là aucune alternative. Et puis, ils ne peuvent le faire quand on sait que le premier point sur lequel ils se sont entendus, c’est de concrétiser ce projet en dehors des projets des uns et des autres. Ils ne constituent  aucun poids aux yeux du pouvoir. Mais comment peut-on constituer un contre pouvoir quand on ne construit pas avec le peuple ?

Il est impératif de revenir aux fondamentaux, aux luttes, et considérer le peuple comme seul détenteur de tous les pouvoirs. Il est impératif de revenir aux combats des valeurs qui ont constitué un levier de toutes les luttes dans le monde. Les régimes se soutiennent. La preuve est que le parti socialiste d’aujourd’hui, sous l’ère de François Hollande,  soutient le FLN qui n’est qu’un membre observateur dans l’Internationale socialiste et pas le FFS, un parti d’opposition, qui est membre à part entière de cette organisation. Les peuples ont besoin de s’unir et faire face à l’échec des régimes. Nos dirigeants qui possèdent des biens à l’étranger, notamment en France, peuvent fuir en cas d’un malheur, mais nous n’avons pas où aller et nous ne voulons pas quitter notre pays car nous préférons y rester et résister. Se reconstruire est notre combat. Pour un Etat démocratique et progressiste.

 

M. A.

 

 

 

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