MOULOUD MAMMERI (I) LE BONHEUR DE VIVRE SA CULTURE.

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« Abdelkader Djeghloul : — Alors… une république kabyle…
Mouloud Mammeri: — Non, je ne la revendique pas. Je revendique l’unité de l’Algérie, mais je dis en même temps que les Kabyles, avec les autres bien sûr, forment la texture de l’unité nationale. »

La culture est l’âme du peuple. Elle vit en lui et le fait vivre. Elle est la poésie de son être, l’expression la plus aboutie de tous les éléments que recèle son identité. Elle construit les rêves de ses enfants, affine leurs aspirations, les élève au-delà de leurs situations individuelles et de leur condition commune, dote leurs cœurs de l’intelligence de l’esprit collectif, ouvre leurs esprits à l’affection du cœur de tout ce qui est humain.

Pour reprendre une définition de Mouloud Mammeri, la culture vécue dans toutes les dimensions de son être est « un instrument de libération. »

Pas moins de 27 ans après sa disparition, Dda LMulud continue à parler à l’être algérien, à l’être nord-africain, à l’être méditerranéen, à l’être universel en chacun de nous. Il continue à le faire à plus forte raison qu’en plus de la commémoration de sa disparition, cette année  est également  celle de la célébration du centenaire de sa naissance.

En effet, le poète de « La Colline retrouvée » à vu le jour le 28 décembre 1917 sur « le tuf ancestral » de Taourirt Mimoun, l’un des bijoux des At-Yanni en haute Kabylie.

La culture du peuple ! Qui mieux que Dda LMulud en a sublimé la beauté ? Qui mieux que lui a fait de sa vie une oeuvre dédiée à  » une révolution culturelle qui ne fait que commencer, et qui lui doit ses premiers pas », comme l’a rappelé, Kateb Yacine, le poète aux mots-déflagrations, dans l’hommage qu’il lui a rendu après sa disparition tragique ?

Sous le regard de Dda L’Mulud, la culture n’est pas le passé qui pleure dans les yeux du présent. Elle est le présent qui offre à l’avenir ses traits les plus souriants. Elle n’est pas non plus une recherche éperdue d’une histoire perdue. Elle est la vie du peuple ! La vie de tous les peuples !

Cela dit, du plus profond de cette conception merveilleusement humaine de la culture jaillit une inquiétude : comment vit cette âme de la vie populaire ?

Laissons le poète répondre :

« La culture vit de liberté. Elle est l’expression la plus et la plus authentique de la vie d’un peuple. elle fait partie de son existence la plus essentielle, comme l’air qu’il respire, comme le pain et l’eau. Elle émane de sa vie, de ses problèmes, de ses rêves, de ses espoirs et l’y ramène. On n’a pas encore trouvé au monde d’exemple convaincant de culture dictée : Jdanov n’est resté dans l’histoire que comme épithète d’une culture ratée » explique Dda L’Mulud « Après trois ans » ( du « mouvement populaire d’Avril 1980« ) dans la revue Tafsut (Etudes et Débats n°1) de décembre 1983. Une explication reprise dans l’ouvrage « Mouloud Mammeri, culture savante, culture vécue) édité en hommage posthume à Dda L’Mulud et consacré à ses « études » réalisées entre 1939 et 1989.

LES DANGERS DE LA FOLKLORISATION

Les célébrations conjoncturelles dans des maisons sensée l’accueillir, les représentations carnavalesques destinées à en faire des produits « touristiques » à vendre, l’anachronisme aliénant et stérilisant ne constituent en aucun cas la culture du peuple. Au contraire, quand ils sont poussés jusqu’à en acquérir les apparences, les codes et la trame des rêves qu’elle permet de produire, ils lui fournissent les éléments de son auto-destruction.

Les spectres de ces dangers ont hanté le poète durant toutes les années qu’il a passées à nous rappeler qui sommes-nous.

Encore une fois, laissons « la puissance subversive » du verbe mammérien agir sur nous :

« Le folklore c’est la notion péjorative et méprisante de la culture du peuple, une notion en réalité idéologique (au mauvais sens du terme), dont les effets néfastes ne sont plus à démontrer : en convaincant le peuple (et les autres) que son authenticité gît dans ces sous-produits de la culture, elle a pour conséquence d’en prolonger et peu-être développer l’existence. Les simagrées, auxquelles les usages touristiques et commerciaux l’ont réduit, font que le folklore n’est pas la culture du peuple : il en est dans le meilleur des cas la caricature et dans le pire la négation »

De même que la culture fait battre le cœur de la citoyenneté, elle évite à la raison le froid glacial d’une schématisation sans âme de la Cité. Aussi, elle offre à la passion les lumières de l’intelligence.

Ainsi, elle évite à la foi le brasier social d’une « déculturation du religieux ». Car, quand elle se produit, les conséquences de cette déculturation sont néfastes.

« …d’abord elle transforme en barrière l’espace entre le croyant et le non-croyant, qui ne partagent plus ni orthopraxie ni valeurs communes. C’est tout l’espace intermédiaire des croyants non pratiquants, pratiquants nominaux, incroyants culturellement religieux, qui disparaît. Aux yeux des croyants, les tièdes, les refroidis, ceux qui n’ont pas fait leur deuxième conversion (born again) font en fait partie du monde profane, voire du monde païen. Inversement, le croyant paraît incongru, voire fanatique, au non-croyant. La déculturation est la perte de l’évidence sociale du religieux » explique l’islamologue et politologue français, Olivier Roy, dans son livre « La Sainte Ignorance, le temps de la religion sans culture »

En somme, une société vidée de de sa substance culturelle et vouée à de « la religiosité populiste » est exposée au risque des déchirements les plus cruels. Surtout quand elle évolue au sein d’un système dont l’illégitimité l’empêche de tirer des enseignements salvateurs de l’un des épisodes les plus sanglants de son histoire récente, comme c’est le cas en Algérie.

LA GHETTOÏSATION, L’AUTRE PIÈGE MORTEL.

La réserve est, pour Dda L’Mulud, un piège dans lequel il arrive aux « frustrés » de tomber. « C’est à tort »a-t-il tranché dans son dossier sur « La Mort absurde des Aztèques ».

Aux « tenants d’un chauvinisme souffreteux » , il rappelle qu’« il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr. »

Aux extrémistes identitaires arabophones et berbérophones, le linguiste explique : « L’arabe algérien est une langue qui, structurellement, est du berbère habillé avec des mots arabes. C’est vraiment un habit. Les gens qui parlent arabe actuellement sont des Berbères qui sont historiquement arabisés. »

Dans l’entretien qu’il a accordé à l’intellectuel algérien Abdelkader Djeghloul, paru au numéro « Spécial Hommage à Mouloud Mammeri » de la revue « Awal« , en 1990, il démontre l’inexistence d’un « antagonisme » entre l’arabité et la berbérité en ces termes aussi sereins qu’incisifs :

 » Je pourrais citer des tas d’exemples pour fonder cette approche. C’est pour cela qu’entre l’expression maghrébine arabophone et l’expression maghrébine berbérophone, il y a des confluences extraordinaires. Les confluences sont telles… on sent que c’est la même façon de présenter les choses et de les dire. Donc, nous; entre arabité et berbérité, ce que nous voyons surtout, c’est cet aspect d’enrichissement mutuel et pas du tout un quelconque antagonisme. »

Comme l’olivier, « l’arbre de (son) climat » qui, écrivait-il à l’écrivain Jean Pellegri est  » à notre exacte image », Dda L’Mulud était humainement fraternel.

« L’olivier, comme nous, aime les joies profondes, celle qui vont par-delà la surface des faux-semblants et des bonheurs d’apparat » renchérissait la poésie de sa plume, célébrant les noces de l’arbre de la paix avec la liberté. Cet arbre que chérissent tant les enfants, tous les enfants de « La Traversée ».

En ces temps où « trop de sécheresse brûle les cœurs », il est urgent d’étancher la soif de son être aux sources intarissables de la pensée et de l’ oeuvre de Mouloud Mammeri, l’inoubliable poète de la colline qui repose « dans le village…, reconnu par les siens comme l’un des meilleurs -d’autant plus grand qu’il fut modeste ». Ces mots-lumière viennent de l’autre poète, Kateb Yacine, il est vrai…
Az.O.

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