Mouloud Mammeri (II) : LE SENS DE L’ENGAGEMENT.

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Mon cœur est mon guide
La voie qu’il m’indique je la suis

Mon cœur est mon guide
La voie qu’il m’interdit je la fuis »

Ali-ou-Youssef
Trad : Mouloud Mammeri
Poèmes kabyles anciens.

Le poète créateur, Afsih, est lui-même un poème de liberté. Il a en horreur ce que Mouloud Mammeri appelait  » l’encagement » stérilisant.

L’engagement ! Ce concept a la richesse de l’époque où il a connu ses heures de gloire en « Occident ». Face au péril nazi et fasciste de la Seconde guerre mondiale, l’engagement a été posé en rempart intellectuel et philosophique à une spirale de violence suicidaire.

Ce concept a aussi la force de ceux qui en ont fait la ligne de conduite de l’intellectuel, comme les figures de proue de l’existentialisme. Porté par des « intellectuels engagés », comme Jean-Paul Sartre, il a accompagné le mouvement de décolonisation des années cinquante.

Seulement, comme nous l’apprend Dda L’Mulud, dans « L’entretien » accompagnant la publication de « La cité du soleil » en 1987, « l’engagement », le chauvinisme nationaliste en a fait un usage particulier dans les pays libérés du colonialisme comme l’Algérie.

 » Ceux qui, sous prétexte d’engagement, crient à l’agression idéologique de l’Occident et au néo-colonialisme culturel, ceux qui prônent le plus véhémentement un retour aux sources…comme si l’on pouvait vivre en retournant, ou même seulement en se retournant…sont souvent les plus idéologiquement aliénés, comme si la fureur du cri les rachetait de la dépendance. Ils n’ont pas assez maîtrisé, assez transcendé les concepts de l’Occident pour au besoin s’en détacher, les repenser, les faire vivre ; il en va d’eux les vases du chott : plus ils font d’efforts pour se dégager et plus ils s’enlisent. » a-t-il, en effet, dénoncé.

Comment un tel usage a-t-il été rendu possible ? A ce propos, l’explication de Dda L’Mulud ne souffre aucune ambiguïté.

Selon lui, l’engagement « nous l’avons pris à l’Occident comme nous prenons ses usines : clefs en mains. Après il n’y a plus qu’à laisser fonctionner la machine. On a trouvé le sésame. » Un tel procédé a eu pour conséquence de substituer  » la formule » à la  » réflexion, à la limite elle en (a) dispens(é) ».

Amoureux des mots, le poète n’aime pas les voir vidés de tout sens, de toute image. Il n’aime pas qu’ils soient arrachés à l’histoire de leur naissance, de leur évolution, à la trame des rêves, des peurs, des rires, des pleurs, des audaces, des hésitations, des ouvertures, des crispations de toutes celles et de tous ceux qu’ils font vivre dans le langage humain. Il n’aime pas qu’ils soient pris ainsi et brandis en slogans creux, servant à répercuter des cris trop stridents pour qu’ils puissent faire écho à l’intelligence du cœur ou à l’affection de l’esprit.

« LE TERRORISME INTELLECTUEL »

Dès que l’engagement définit des limites à la liberté de construire une réflexion individuelle autonome, dès qu’il prend l’allure d’une légitimité donnant la mesure de ce qu’il faut faire ou de ce qu’il faut s’abstenir d’entreprendre, dès qu’il se fait instrument à vent de  » la musique qui marche au pas » (pour reprendre Georges Brassens), il pose problème

« L’engagement, ainsi utilisé, n’est pas seulement un instrument commode, c’est aussi un bon instrument de terrorisme intellectuel : il permet de condamner ceux qui pensent différemment. » avertit, à ce propos, l’auteur de « La Colline oubliée ».

Pour Dda L’Mulud, il est important de rendre aux rêves ancestraux leurs mots, de resituer à ces mots les rêves des habitants de l’aube du temps qui les ont sublimés.

Le piège d’un « passé-ghétto », Dda L’Mulud nous apprend à l’éviter en dotant « la puissance subversive » ( une formule chère au Pr Mohammed Arkoun) de ces mots des moyens d’expression actuels. C’est vital !

Par ailleurs,  » la révolution culturelle » dont Dda L’Mulud est l’initiateur est indissociable du combat démocratique en Algérie, en Afrique du Nord et dans l’espace méditerranéen.

En ce combat, son ami, le sociologue français Pièrre Bourdieu, voyait une « Odyssée de la réappropriation ».

 » Cette Odyssée, c’est, selon moi, le chemin que doivent parcourir, pour se trouver, ou se retrouver, tous ceux qui sont issus d’une société dominée ou d’une classe ou d’une région dominée des sociétés dominantes. C’est, en cela, selon moi, que l’itinéraire de Mouloud Mammeri est exemplaire. » a écrit le sociologue en hommage à son ami le poète, à l’occasion du colloque organisé à Alger,en juin 1992, en hommage à Dda L’Mulud. Ce texte est à retrouver dans le n°18 de la revue « Awal ».

Dda L’Mulud a mené un combat aussi serein que déterminé contre l’aliénation culturelle de son peuple et, à travers lui, de tous les peuples opprimés. Marginalisé, il ne cherchait pas les feux de la rampe. Diffamé, calomnié, il traçait son sillon avec la force tranquille du montagnard qu’il était.

A la tamousni ancestrale, il voulait offrir les perspectives de l’entrée à la culture savante. Il le voulait d’autant que, comme il l’expliquait dans « Poème kabyles anciens « , « …l’ouverture est l’un des caractères essentiels de la tamousni. L’Amousnaw considère qu’une sagesse étrangère ne peut pas contre-dire la tamousni, au moins quant au fond. Elle peut en offrir des variantes exotiques, mais implicitement il est admis qu’à ce niveau l’étranger ne peut pas être étrange. »

C’est ainsi que Dda L’Mulud nous invite à nous réapproprier toutes les composantes de notre identité en nous ouvrant sur l’Autre.

Car, l’Autre, c’est l’oeuvre accomplie de notre propre construction. Il est le frère quand il a notre affection, le citoyen quand nous lui offrons l’espace de notre humanité et l’ennemi quand il fait l’objet de notre rejet, de notre haine.

En d’autres termes, l’enfer commence par la haine de soi.

Quel sens cette appréciation peut-elle avoir sous le regard critique de Pierre Bourdieu ?

« …je pense que la conversion personnelle que Mouloud Mammeri a dû opérer pour retrouver « La colline oubliée », pour revenir au monde natal, est sans doute ce qu’il a voulu, plus que tout, faire partager de tous, non seulement de ses concitoyens, de ses frères en refoulement, en aliénation culturelle, mais aussi de tous ceux qui, soumis à une forme quelconque de domination symbolique, sont condamnés à cette forme suprême de la dépossession qu’est la honte de soi. »

Un jour, Dda L’Mulud, au crépuscule de « l’ignorance » entretenue, des « préjugés » cousus de fil blanc , de « l’inculture » nourrie, nous rouvrirons Tassast.

Ils seront tous là, Mokrane, Menache, Nna-Ghné, Kou…Et « La fiancée du soir » tissera à la nuit la plus belle Sehdja, le plus bel Urar.

Le bonheur des « joies profondes » retrouvé, elle fera de l’aube d’un nouveau jour la plus belle promesse… celle qui nous permettra de distinguer  » la vérité de ses faux semblants ».
Az.O.

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