Mouloud Mammeri, Mohammed Arkoun et Cheikh Mohand Ou L’Hocine : TROIS CHEMINS VERS LA CITE HUMAINE

dans A la Une/Actualité/Chroniques/Le mot d'Azwaw O

« -Maître, dirent-ils, que ta salive crache sur nos plaies, pourvu qu’elle nous guérisse.
Il leur dit que la salive salissait et ne guérissait pas.

Ils crièrent : – Ah ! Foule sous la boue de tes pieds nos visages indignes, pour en arracher la misère collée à eux comme la lèpre.
Il dit : – Vos maux vous viennent des choses, mais ils viennent aussi de vous.

Comme ils ne comprenaient pas, il poursuivit :

– Vos peurs et vos appétits vous asservissent mieux que le fouet le plus cinglant du plus impérieux des maîtres »
Mouloud Mammeri – « La cité du soleil »

La nuit de l’absence ne connait pas la mesure du temps. Chaque moment vécu au cœur de son obscurité pousse le sens des choses, des mots, des êtres et du « vivre » à l’exil.

On a beau être ministre, se recueillir sur la tombe du poète de « La Colline retrouvée », quand on a mis sa plume au service d’une reproduction caricaturale et anachronique du Jdanovisme, les apparences ne font rien à l’affaire : le commun des mortels présente des êtres qui vivent au-delà de la disparition de leurs êtres et d’autres qui ne sont que la mort de la vie dans leurs propres vies !

Comme nous l’a appris Mouloud Mammeri dans Les Isefra de Si-Mohand :  » Inna-yas baba-s i mmi-s : « A mmi, hader at-ttud, laibad ur aadilen ara. Illa walbaad illa ulac-it, illa wayed ulac-it illa. »

Quand on a perdu le souffle du chant ancestral, il ne sert à rien de faire « le bateleur » ou « le singe savant » Car, « La cité » n’a de « soleil » que dans les cœurs. Et le soleil des cœurs n’a de lumière que l’amour que l’on porte aux mondes qui peuplent son être, au  » tuf » de ses ancêtres, à la patrie de leurs rêves et à tout ce qui est humain.

Le printemps de tous ces mondes n’est autre que la culture.

Seulement, les couleurs de ce printemps, l’aube de chaque jour qu’il fait naître, les chants des flûtes qui font de ses enfants les plus belles fleurs de leurs rêves et les noces du peuple avec la liberté ne se décrètent pas.

« On ne crée pas une culture à coups de d’ordonnances, on ne l’enferme pas dans une « maison de culture », ni dans des « programmes » hebdomadaires soigneusement et surtout strictement contrôlés, ni dans la parenthèse vite fermée d’une « semaine culturelle » où on en sert en vrac quelques succédanés. », écrivait Dda L’Mulud dans le premier numéro de la revue Tafsut (à retrouver dans l’ouvrage « Mouloud Mammeri, culture savante, culture vécue« ), trois ans seulement après le printemps Amazigh du 20 avril 1980.

La culture, c’est la vie du peuple qui conjugue le temps à son histoire, à son quotidien et à la construction de son avenir.

VIVRE ET PENSER SA CULTURE AUJOURD’HUI

Taourirt-Mimoun est un village d’histoire et de mémoire. Perché sur l’une des collines des At-Yanni en haute Kabylie, ce pôle de la culture populaire donne l’impression de vivre en dialogue intemporel avec le Djurdjura. Au plus haut de cet échange figurent deux sommités : Mouloud Mammeri et Mohammed Arkoun.

Avant de traiter des liens de complémentarité entre ces deux intellectuels, il est important de mettre au clair certains points :

Pour commencer, il n’est pas aisé de traiter en quelques lignes de l’ensemble de ce que ces deux monuments de la culture et de la pensée humaines représentent.

Aussi, réduire leur présentation à leurs deux personnes et la circonscrire en ce haut lieu de leurs naissances qu’est Taourirt-Mimoun ne serait pas leur rendre justice.

Car, leurs parcours respectifs, leurs combats, les difficultés qu’ils ont dû surmonter pour accomplir leurs œuvres, « les murs de l’esprit » qu’ils ont dû abattre, l’hostilité affichée à l’égard de leurs travaux, la férocité d’une adversité aussi haineuse qu’ignorante qu’ils devaient affronter pour mettre leurs sensibilités et l’ intelligence de leurs esprits au service de l’être algérien et, à travers lui, de l’humanité entière, l’importance de « la révolution culturelle » déclenchée par le concepteur de Tajerrumt et de la révolution intellectuelle menée par le théoricien de l’islamologie appliquée sont autant de chapitres -parmi tant d’autres !- qui nécessitent un processus de réappropriation de tout ce qui est humain en nous et d’un apprentissage sans cesse renouvelé à vivre notre culture dans toutes les diversités et les pluralités qu’offrent les deux espaces, nord-africain et méditerranéen.

L’exigence qui les accompagne est, aussi, celle de l’initiation à l’effort de réapprendre à réfléchir, à construire une pensée critique radicale et à l’appliquer à « la conscience affective ».

A ce niveau, il s’agit de repenser les différentes composantes identitaires, culturelles, cultuelles et historiques de notre être collectif sans concession aucune.

Sur ce parcours initiatique, le Pr Arkoun fournit à la construction de la souveraineté de notre conscience l’un des plus bels exemples dont il est impératif de s’inspirer.

Pour le Pr Arkoun, Dda L’Mulud était un modèle à suivre.

Il portait en lui « la joie » de vivre sa culture, « la légèreté », et « la fantaisie de l’esprit« .

 » Nous sommes tous des enfants de la culture orale qui est très différente de la culture écrite (ou) savante. Au cours de l’histoire, il y a toujours eu une lutte entre la culture savante, liée à l’Etat, donc, au pouvoir central, et la culture orale, liée (pour sa part) à des groupes sociaux réduits. Chez-nous ( à At-Yanni), par exemple, nous pouvons noter des différences entre Taourirt Mimoun, Tansaout, Tigzirt et Aït Lahcène. Pourtant, nous formons ce qu’on appelle un douar. » expliquait-il à une émission sur Berbère télévision où il était invité avec Gana Mammeri, chercheur dans le domaine de la culture Amazigh.

Les pôles populaires de la culture orale recèlent des gisements d’énergie créatrice dont la mobilisation est un impératif vital. Il l’est d’autant qu’à partir de ces richesses populaires, le verbe finement ciselé et la rigueur de la pensée critique peuvent offrir à un pays comme le nôtre les moyens de se construire une identité citoyenne transcendante.

Cela dit, les difficultés d’accès de la culture orale à l’exercice du savoir par les moyens de la culture savante ne sont pas seulement de l’ordre de la transcription. Elles sont aussi  » anthropologiques » et « psycholinguistiques », selon Dda Mohammed.

Ces inquiétudes ont souvent hanté ces deux esprits hors du commun que sont Dda L’Mulud et Dda Mohammed.  » Ce sujet, nous l’avons souvent agité avec Mouloud », se souvenait, à ce propos, Dda Mohammed.

Tendre est le souvenir qu’a toujours gardé Dda Mohammed de Dda L’Mulud. Le récit qu’il nous offre à lire, dans « l’appendice » de l’édition algérienne de son livre « Humanisme et islam, combats et propositions », intitulé  » Avec Mouloud Mammeri à Taourirt-Mimoun, de la culture orale à la culture savante », d’une « épreuve aussi redoutable «  que celle qu’il a vécue avec Dda Salem, père de Dda L’Mulud et Amusnaw traditionnel de Taourirt-Mimoun, en apporte la plus éclatante des démonstrations.

En effet, Dda Mohammed a merveilleusement exposé la portée « ethnographique, anthropologique et historique » de cette épreuve.

Par ailleurs, ,à l’évocation de ce souvenir, il ne pouvait s’empêcher d’esquisser un sourire complice avec le poète de la Colline qu’il aimait appeler « L’Mulud-nnegh ! ».

Il se rappelait, à cet égard, de la façon amicale qu’avait Dda L’Mulud de lui rappeler cette expérience lors de leurs discussions.  » Tu te tais ! Sinon, tu auras affaire à mon père », lui disait Dda L’Mulud. Et tous les deux partaient en rires, comme deux vrais enfants, heureux de se retrouver.

La convivialité d’une amitié aussi fraternelle manque cruellement en ces temps d’enfermement sur soi, dans l’ignorance de ce que le Pr Arkoun appelait « la mémoire symbolique ».

« La figure de L’Mulud, il est très urgent de la faire connaître…(culturellement)…en faisant…attention à restituer les données spécifiques de la société sans écriture » a-t-il insisté sur Berbère télévision.

AVEC CHEIKH MOHAND OU L’HOCINE…

L’être algérien a besoin de la culture telle qu’elle a été présentée par Mouloud Mammeri pour se l’approprier. Aussi, il a besoin des moyens de la pensée critique qu’offre l’oeuvre de Mohammed Arkoun pour « remettre l’humain au cœur du divin ».

Libérer le passé du mythe, désacraliser les constructions socio-historiques des croyances, montrer la vacuité des récits ethno-identitaire de la ghettoïsation, déconstruire les discours fondamentalistes religieux ou antireligieux, sauvegarder les mémoires collectives de la société, les faire accéder à la mémoire historique, libérer ses composantes culturelles du préjugé et de la superstition, offrir à la foi l’intelligence de l’esprit, animer l’esprit de la passion de la foi, les soumettre à l’épreuve du temps sous le contrôle d’un travail minutieux et rigoureux, doter la conscience citoyenne des possibilités culturelles et intellectuelles de son déploiement politique, apprendre à cette conscience à remettre la citoyenneté au cœur de la Cité, tous ces éléments sont à même de de fournir les instruments nécessaires à la mobilisation des richesses populaires pour renouveler l’être algérien et l’inscrire pleinement dans la construction citoyenne de la cité humaine.

C’est dire l’importance de rendre au verbe sa « puissance subversive » pour que toutes ces possibilités soient à portée de main.

En ce sens, un esprit aussi libérateur que celui de Cheikh Mohand ou L’Hocine est une source d’inspiration intarissable :

« Pendant les soixante ou soixante dix ans qu’a duré sa vie en ce monde, il n’a pas une seule fois quitté le pays kabyle, au sein duquel il s’était formé. Dans tous les sens cent kilomètres au plus, un îlot menu, mais il est vrai intensément dense et intensément visité. Les chiffres ici font illusion : dans ce cadre restreint chaque colline porte un village et chaque village est un monde. Un sol bourré de valeurs, de traditions, de saints lieux, de saints hommes, de misère grandiloquente, d’honneur ombrageux, de folles légendes et de dures réalités. Quand on s’est frotté au plus près, au plus profond de la vie des hommes et des femmes qui vivent et meurent par deçà cet horizon vite atteint (c’était le cas du cheikh), on sait tout de la commune condition des hommes. Parler d’eux (et à eux), c’est traiter de l’humanité tout entière. L’exiguïté du terrain, les insuffisances de la langue, les obstacles de l’histoire ne font rien à l’affaire : le cheikh à l’envergure humaine. », a écrit Dda L’Mulud, dans son ouvrage Inna-yas Ccix Muhend (Cheikh Mohand a dit), sur celui qui donnait « un sens nouveau » « aux mots de la tribu » tout en les ramenant  » à la source de leur jaillissement, loin de toute autorité impérative, de tout usage établi ».

Aujourd’hui, plus que jamais, il est vital de « semer » Mouloud Mammeri, Mohammed Arkoun et Cheikh Mohand ou L’Hocine pour récolter les printemps humains d’une Cité heureuse de vivre la plénitude de son être culturel, sous le soleil d’une pensée critique libératrice de l’ignorance et au cœur de l’amour d’une foi capable de produire une culture de croyance ouverte à toutes les croyances, à la non-croyance.

Pour reprendre la traduction que lui a faite Mouloud Mammeri, Cheikh Mohand disait :
« Le tambour bat à tout rompre
Et le vent souffle en tous sens
Mais quand on va quêtant sur un point
Il faut le faire avec diligence »

Az.O.

Laisser un commentaire

Votre adresse mail ne sera jamais publiée

*