« LES PORTEURS DE VÉRITÉS »

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« Il faut faire en sorte de ne pas avoir honte aux yeux de ses petits enfants. Quand ils me demanderont : « Comment as-tu pu tolérer ça ? Tu étais là ! » Il faut que je puisse leur répondre quelque chose…, que je me suis battue »
Anna Politkovskaïa,
Journaliste russe assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou.

Informer ! C’est la mission principale du journaliste. Elle implique la recherche du vrai en chaque évènement, la vérification de chaque information recueillie, sa transmission dans le strict respect de la réalité des faits et le combat à mener pour que la signature du journaliste soit fidèle à ce qu’il est, aux valeurs qu’il porte.

« L’info » n’est pas la propriété de celui qui la détient. C’est « un bien public ». Elle n’a pas à répondre aux injonctions politiques. Sa vérité fait sa liberté et sa liberté fait sa force.

Ces fondamentaux, le film « Truth, le prix de la vérité » réalisé en 2015 par James Vanderbilt, les rappelle de façon magistrale !

En effet, il raconte l’histoire du scandale provoqué  » en septembre 2004″ par  » la diffusion d’un reportage sur le passé militaire de George W. Bush, qui, entre 1968 et 1974, aurait fait jouer des appuis familiaux et politiques pour échapper à la guerre du Vietnam. »

Dans ce film, Robert Redford joue le rôle de Dan Rather « le célèbre présentateur du JT du soir sur CBS (le fameux CBS Evening News) et du magazine d’enquête 60 minutes » et Cate Blanchett, celui de Mary Mapes, sa  » productrice à succès » durant 15 ans.

Diffusé sur « 60 minutes », le reportage en question allume la mèche en pleine campagne électorale opposant Bush à John Kerry.

Pris dans la tourmente, Mary Mapes et Dan Radher connaissent alors les pires moments de leurs carrières respectives. La première sera licenciée par CBS en janvier 2005 et le second « forcé de prendre sa retraite quelques mois plus tard ».

C’était, pour ces « deux texans », le prix à payer du choix qu’ils ont fait de s’en tenir aux vérités révélées sur le passé militaire de Bush.

A la réélection de ce dernier en 2004 à la tête de la Maison Blanche, le film montre une Mary Mapes abattue. Elle est chez-elle. La mine défaite, elle suit le discours d’un Bush euphorique à la télé.

Soudain, le téléphone sonne. Elle prend le combiné, A l’autre bout du fil, c’est la voix brisée d’un homme qui lui est familier.

Elle écoute :

-Mary ! C’est Dan . T'(‘es) au courant que 60 minutes est le premier programme d’info à rapporter du fric ? Avant ça, tous nos services d’info étaient au rouge.
Quand le gouvernement a attribué les fréquences, c’était avec l’obligation d’en faire usage autant que possible pour le bien public.

Ça, c’était le rôle des infos. Ils faisaient du fric avec d’autres émissions, mais l’info était considérée comme un devoir. »

Les mots de Dan portent la douleur de celui qui se rappelle dés débuts de 60 minutes en 1968. Mary écoute toujours :

« C’était vraiment l’époque où les gens regardaient les infos comme un rituel…
C’était un bien public ! Crois-moi sur parole.
-Comment ça va, Dan ?
-J’abandonne la présentation »
Émouvant !

Le devoir d’informer porte en lui la nécessité de mettre la déontologie du métier de journaliste au cœur de son travail, au risque de s’attirer les foudres d’un système politique mettant la démocratie au service de ceux qui la foulent aux pieds.

Le journalisme n’a rien à voir avec son avatar produit par un système ultralibéral inhumain et globalisé : le cannibalisme des réalités faites sur mesure,l’image qui dévore l’imaginaire, les « fake news » qui bouffent « l’info », « la post-vérité » qui insulte la vérité ou « la pensée jetable » qui tue la pensée.

A ce propos, lucide, Mary Mapes pose un regard sévèrement critique sur la réalité de la presse américaine. Pour elle, le temps où cette presse pouvait faire « tomber un président façon Watergate » est « révolu ».

« Aujourd’hui, six conglomérats industriels contrôlent 95% des chaînes de télévision, qui sont devenues de véritables machines à cash. L’investigation est devenue trop chère et trop dangereuse. Le service public, dont c’est la vocation naturelle, n’existe quasiment plus. Il peut encore s’y faire des choses, réduites toutefois à des petites histoires, qui ne touchent pas trop à la politique. L’affaire du Watergate paraît bien loin. » a-t-elle déploré dans un entretien qu’elle a accordé à Télérama.fr, paru le 5 avril 2016, sous le titre  » Mary Mapes : “Aux États-Unis, les journalistes ont perdu le respect de la population”

Corrompre le journaliste, c’est assassiner le journalisme. Car, ce métier n’est pas fait pour détruire des vies et les servir sur un plateau à ceux qui ne peuvent vivre sans tuer, sans se nourrir de la chair de leurs victimes. Il n’est pas, non plus, le porte-drapeau du mensonge.

DE SAID MEKBEL A HAMID GRINE : LA CHUTE LIBRE !

Le journaliste n’est pas un amuseur de  galerie. Il n’est pas fait pour plaire aux puissants du moment. Son métier n’est pas l’enfant illégitime d’un système politique illégitime. Il est l’enfant du combat pour la liberté de la presse, la liberté d’expression, toutes les libertés démocratiques.

En somme, le journaliste est un porteur de vérités. Pour lui, informer, c’est « augmenter » la conscience citoyenne.

Quand un journaliste troque sa plume contre un strapontin au sein d’un système fait sans le peuple, contre lui et contre tout ce qui constitue la patrie, il se renie. Quand il fait l’amnésique en acceptant le déguisement ministériel d’une communication orpheline de l’information, après avoir fait l’agent publicitaire d’un opérateur téléphonique, il se ridiculise.

L’actuel ministre de la Communication, Hamid Grine, semble s’accrocher à ce rôle comme à une bouée de sauvetage dans un oued sans eau.

Moralisateur à ses heures d’enfant gâté, le ministre du « post-journalisme » à la sauce clanocratique algérienne distribue des accréditations de couverture du prochain carnaval électoral aux chaînes de télévision choisies par les scénaristes de l’ombre.

Pour lui, l’éthique journalistique se résume à « une charte » électorale faite pour insulter l’intelligence des journalistes.

Il veut faire d’eux des rabatteurs en réduisant leur mission à « veiller à la sensibilisation des électeurs sur l’exercice de leur droit de vote »

De plus, il attend d’eux de « considérer cette prochaine échéance électorale comme un test grandeur nature qui mettra à l’épreuve leur capacité à se montrer à la hauteur de la liberté d’expression que leur garantit la démocratie ».

En clair, Hamid Grine se voit en maître d’école qui fait la leçon aux journalistes algériens !

Le journalisme en Algérie est un combat sans relâche pour que l’information brise l’interdit. Celles et ceux qui ont offert leur rêves, leur sueur, leur sang à leurs plumes lui ont donné ses lettres de noblesse.

Pour y arriver, ils n’ont pas attendu M. Hamid Grine, ses maîtres, « les magiciens » du service psychologie de la police politique algérienne ou ses « honorables correspondants ».

Ces « porteurs de vérités » se sont battus, se battent et continueront à se battre pour le droit des algériens d’être informés.

Le poète au verbe qui chante, Tahar Djaout, n’a-t-il pas payé de sa vie son attachement à ce devoir, le jour funeste du 26 mai 1993, ouvrant ainsi la longue et triste liste du « terrorisme pédagogique » ?

Celui qu’il considérait comme « son frère aîné », Said Mekbel, en a été bouleversé au plus profond de son être.

Dans son livre « Said Mekbel : une mort à la lettre », Monica Borgmann lui demande :

« Qu’avez-vous ressenti à la mort de Tahar Djaout ? »

A cette question, la réponse du père de Mesmar Djeha ne souffre aucune ambiguïté :

« Pour la première fois, je me suis senti réellement concerné par ce qui arrivait aux intellectuels algériens. Jusqu’à présent, les terroristes avaient assassiné Lyabès, Senhadri. L’un était universitaire, l’autre un grand commis de l’Etat. Tahar Djaout était le premier que l’on touchait et qui appartenait au même monde que le mien, celui du journalisme et des lettres.

Ce qu’il y avait de plus avec Djaout, c’est que nous travaillions dans le même journal. Il était le directeur de Ruptures ,dans lequel j’écrivais des chroniques. En plus, il y avait une affection particulière entre Tahar et moi. Il me considérait un peu comme son frère aîné. Et moi, je le lui rendais, parce que je le considérais comme le petit frère prodige, très intelligent, auquel j’aurais voulu ressembler un peu. C’est comme un membre de ma famille qui est mort…. »

Plongé dans la spirale de la guerre contre les civils que subissait l’Algérie à l’époque, Said Mekbel n’a eu de cesse de chercher à trouver une explication à l’irrationnel d’une mort qui frappait partout et à n’importe quel moment. Pour lui, comprendre était une forme de résistance .

Laissons son témoignage perpétuer le souvenir de l’esprit libre qu’il a toujours été :

« Je crois qu’on veut réellement sacrifier pour sacrifier, une partie de la population. Mais je suis troublé, maintenant. Je suis troublé, parce qu’au début, je me disais que c’étaient les intégristes qui tuaient. C’était facile. C’était confortable, c’était peut-être pas loin de la vérité. Mais plus on avance sur les assassinats, plus on réfléchit, plus on se dit que ce ne sont sûrement pas que les intégristes. C’est sûrement une mafia comme la mafia italienne, américaine ou japonaise. Donc, il y a des intégristes et puis il y a aussi la mafia. Ils tuent soit pour établir un nouveau régime, soit pour protéger leur régime. mais en plus, maintenant, je suis persuadé -et l’honnêteté me pousse à dire cela- qu’il y a des gens qui font tuer un peu par pédagogie !

Je m’explique : si on fait brûler une usine, on prend conscience de ce qu’est une usine, parce qu’une usine a disparu. Si on fait brûler une école, on sait ce qu’est une école, parce qu’il n’y a plus d’école et les enfants sont dans la rue. Si on tue un grand psychiatre, comme le grand psychiatre n’est plus là pour soigner les fous, peut-être que l’on va découvrir ce qu’est un grand psychiatre. »
Alors, je me pose la question : « Est-ce qu’il n ‘y a pas un grand pédagogue qui veut nous apprendre des choses par les assassinats ? »

Au grand malheur de l’Algérie, ce « grand pédagogue » a fini par confirmer les craintes de Said Mekbel. Le 3 décembre 1994, la plume de Said Mekbel a écrit son dernier billet. Elle ne savait pas que « Ce voleur qui ??? » avait livré ses derniers mots le jour de son assassinat.

Aujourd’hui, elle sait que ses mots appartiennent à notre être collectif, à l’éternité!

Said Mekbel l’avait écrit de la main de Mesmar Djeha : « Lui qui espère contre tout parce que, n’est-ce pas, les rosés poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste. »

Heureusement que  l’espoir que contiennent ces mots est tenace. Il résiste à toutes les tentatives de corruption. Il combat l’oubli, l’aliénation. Il se bat pour pour la vérité et la justice sur tous les malheurs qui ont frappé l’Algérie…

A la pointe de ce combat, des plumes comme celle de Salima Mellah représentent le label du journalisme Algérien…
Az.O.

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