Tamazight

Réhabilitation de Tamazight : Refondation ou irréversible divorce.

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Il serait aventureux de chercher à connaître les véritables intentions de nos régents, tant ils nous ont habitué à des comportements roublards et biaisés. Les annonces concédées en réaction à la mobilisation estudiantine du mois de décembre passé semblent avoir créé une certaine euphorie et des espoirs peut être démesurés. Pourtant il faut, par vigilance et esprit de responsabilité, s’interroger sur la réelle portée de ces annonces(1). S’agit-il réellement d’une véritable réhabilitation de notre identité Amazighe, ou bien sommes nous encore devant l’une de ces truanderies historiques (2) dont le système en place détient le secret de fabrication ?

La consécration de Yennayer en tant que fête nationale, la programmation d’une loi organique de réhabilitation de Tamazight et la projection d’une académie Amazighe, tel est l’agenda posé dans une urgence tardive(3) par l’exécutif Ouyahia. Au-delà de la mobilisation estudiantine, la conjoncture régionale n’est pas étrangère à une telle fébrilité(4). Il faut croire que l’animosité tenace de nos faux-frères arabes apparait en tête des facteurs qui servent la réhabilitation de Tamazight. La cause tant décriée se trouverait-donc projetée au rang de centralité patriotique ? Il faut l’espérer. Mais l’espérance peut très bien s’avérer naïve et crédule. Si de réelles possibilités d’avancer sont là ; il reste que leur concrétisation dépendra du niveau et da la qualité de la mobilisation populaire.

Sans une forte mobilisation et pression populaire le système, tel que marqué par la marginalisation des forces de la modernité et la connivence avec celles de la régression, ne peut assumer un véritable dépassement du déni qui frappe notre identité Amazighe. Il faut donc que chacun retrouve ses esprits et reprenne la mesure du défi qui est posé là devant nous : celui de créer la mobilisation salvatrice qui verrouille positivement le processus programmé pour la réhabilitation de Tamazight.

La reconnaissance de Yennayer en tant que fête nationale, même s’il possible qu’elle folklorisée à outrance, rendra visible la fonction profondément unitaire du substrat identitaire Amazigh. Le pouvoir n’a pas le choix, à vouloir monter que l’Amazighité n’est pas l’apanage des Kabyles, il devra faire remonter à la surface ce qu’il a tellement cherché à néantiser. A l’exclusion d’une infime minorité totalement subjuguée par l’essentialisme arabiste ou islamiste, tous les algériens, et au fond tous les Nord-Africains avec eux, vivront cette année un évènement particulier qui ravivera leur amazighité. C’est assurément un moment historique. Ce n’est pas que la décision algérienne invente Yennayer. Non, c’est que ce geste fissure de manière décisive(5) une certaine définition de l’identité nationale commune aux états d’Afrique du Nord. Nous aurons à mesurer cette portée dans les prochains jours.

Reste à s’intéresser au processus politique posé par l’agenda gouvernemental. Peut-être que l’exécutif est habité la tentation d’aller vite et de prendre de court la société et notamment ses détachements les plus attachés à Tamazight. Une telle démarche, à coup sûr, fera le lit des options centrifuges. La portée de la loi organique sera d’accélérer soit la refondation salutaire de l’Etat Algérien, soit sa décomposition. Adopter une loi, n’importe quelle loi, les régents en ont les moyens ; mais la question n’est pas celle-là. Elle restera celle de sa portée et de ses conséquences. Les assemblées en place peuvent enregistrer n’importe quel texte, mais peuvent-elles forcer l’adhésion des populations qui n’ont eu de cesse de porter le combat Amazigh ? Telle est la question. Si ces populations devaient s’engager dans la dénonciation d’une loi organique scélérate, assurément ce ne serait que dans une logique sécessionniste.

La loi organique de réhabilitation de Tamazight devra être un model de clairvoyance stratégique et d’audace prospective. Elle devra se hisser au rang de texte refondateur qui renoue avec les espérances fondatrices du mouvement national et l’idéal d’intégration Nord-Africaine. C’est à l’échelle nord-africaine(6) que Tamazight, civilisation, langue et culture, connaîtra sa renaissance. C’est à cette échelle qu’il faut concevoir les projections stratégiques qui fonderont l’union des Etats d’Afrique du Nord.

Déjà dans la temporalité immédiate la création de l’académie Amazighe doit être marquée par cet esprit. Le travail sur Tamazight ne peut pas être étroitement Algérien. Un potentiel existe au sein de Tamazgha, au Mali, au Niger, au Burkina, en Libye, au Maroc, en Tunisie au Sahara occidental et en Mauritanie et l’Algérie peut être au cœur d’une synergie d’émergence régionale. A l’image du couple franco-allemand pour l’Europe, l’Algérie et le Maroc peuvent constituer le cœur d’une dynamique construction régionale dont le premier palier serait la coopération académique autour de la réhabilitation de Tamazight. La vocation scientifique de cette institution pourrait faciliter une telle coopération sans que nul ne se déjuge violement. La science a cet avantage.

Le processus de réhabilitation de Tamazight posé l’agenda posé par le pouvoir algérien induit inévitablement la mise en place d’un département gouvernemental voué à cette tâche. Il ne saurait s’agir d’un simple portefeuille ministériel. Le sérieux de la démarche implique la mise en place d’un ministère d’Etat pour la réhabilitation de l’Amazighité. C’est loin d’être une question de forme. La prise en charge de la question ne peut plus souffrir des conjonctures et avancer par à-coups. Désormais soit cette prise en charge est permanente, sérieuse et pérenne ; soit elle est inexistante avec tous les risques que cela induit.

Nous voyons donc tout le sérieux de la question et l’immensité des responsabilités que chacun doit assumer. Les régents ont les leurs ; le camp démocratique a les siennes. D’abord celle de peser sur la tournure que prendra le processus engagé. A la différence des courants théocratique, Ce camp ne peut agir que par la mobilisation démocratique et pacifique des masses. Mais il est impératif que celle-ci soit massive et puissante. L’annonce est faite que l’adoption de la loi organique se fera au courant du premier trimestre 2018. Alors gageons que la commémoration du 20 avril se fera soit dans une célébration victorieuse, soit dans une défiance totale. Et, dans les deux cas, pourquoi pas à Alger ?

Mohand BAKIR

1 – Elles demeurent largement dépendantes des intentions véritables du pouvoir en place.

2 – Nous savons ce qu’il en a été de l’issue de notre guerre d’indépendance du processus constituant qui devait la couronner. Le même constat est tout à fait pertinent pour l’instauration du “pluralisme” ou de la résistance à la subversion islamiste. Autant de moments historiques vidés de leurs substances et domestiqués pour pérenniser le système militaro-bureaucratique concocté aux frontières.

3 – Sans le coup de force de l’été 1962, ces questions auraient peut-être pu se poser au sein de la Constituante Algérienne.

4 – Tewfik Hamel montre bien le lien fort qui existe entre la question identitaire, la définition de l’intérêt national et le positionnement régional voir https://goo.gl/WkAikb

5 – De toute évidence en écho à la déchéance des constructions arabistes bassiste ou Nacerienne et en réaction au bellicisme Wahhabite qui affirme ses prétentions hégémoniques.

6 – Cela inclus la profondeur stratégique Sahélo-Saharienne.

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